DE LA SCIENCE A L’IMAGE 15

Un tel fastueux programme n’a pu se réaliser sans guerre avec l’étranger, soit pour acquérir, soit pour se défendre. Les bas-reliefs et quelques inscriptions certifient qu’il en fut bien ainsi. Splen¬deur religieuse et splendeur profane, richesses du sanctuaire et du palais, arts du sculpteur-architecte et du ciseleur d’or, voilà du moins ce que nous avons mis en valeur, souvent révélé et ce dont nous pouvons être certains. Or l’état de guerre et cet état artis¬tique que seules la paix et l’abondance de la main-d’œuvre peu¬vent établir ne sauraient aller de pair. Ou nous sommes en présence d’une extraordinaire exception historique ou bien nous devons reconnaître au Cambodge une civilisation plus ancienne qu’il n’est habituel de le penser, surtout chez des peuples conser¬vateurs par excellence et à évolution relativement lente. La deuxième hypothèse qu’une argumentation d’un autre ordre appuie encore me semble plus naturelle que la première.
Son admiration pour la civilisation khmère lui fait écrire un peu plus tard, en 1924, dans la revue Arts et archéologie khmers, qu’il dirige, un article intitulé « Promenades artistiques et archéologiques au Cam¬bodge », où on peut lire ceci :
Les Khmers furent bons connaisseurs de terrains, de régions ; il y allait de leur nourriture. Nous les vîmes se grouper judicieuse¬ment dans les régions rizicoles de l’ancien pays. Lorsqu’un de leurs temples n’est pas orienté selon l’habitude à l’est, on en découvre aussitôt une raison orographique ou hydraulique. S’ils ne furent pas des ingénieurs savants, leurs ponts sont encore debout, remplissent des conditions de bonnes logiques ; s’élèvent lorsque possible après un coude du cours d’eau afin de recevoir un courant atténué ; élargissant le lit de manière à compenser autant de place prise par des piles imposées énormes en raison du système de construction.
En 1931, alors que l’Exposition coloniale assurait au temple d’Angkor un grand succès, George Groslier a fait paraître son journal de route sur le Mékong cambodgien sous le titre Eaux et Lumières ; si les temples ont peu de place dans ce livre, on peut cependant y lire ces phrases :
Aux temps anciens, le Mékong a coupé le Cambodge en quatre quartiers et en a fait son blason. Son grand bras vient de Chine. Un second remonte au Grand Lac chercher le reflet d’Angkor. Les deux autres descendent à la mer. Le nœud est Phnom Penh. Ce travail fut fait en grand, avec apparat. Il est un peu pompier et d’une magnificence monotone.
Plus loin, dans le même ouvrage :
Et comme en architecture khmère, les colonnes vont et travail¬lent toujours deux à deux, la dentelle dorée change de motifs de deux colonnes en deux colonnes. Chaque pochoir ne servit que deux fois – tels une voix et son écho que l’espace engloutit et ne rend jamais.
Paul Doumer, gouverneur général de l’Indochine de 1897 à 1902, a écrit ses souvenirs, L’Indochine française, qui ont paru une première fois dès 1904, mais une nouvelle édition, abondamment corrigée, a été éditée en 1930 ; c’est de cette édition que j’extrais ce passage :
Après avoir consacré l’après-midi et la nuit à Angkor Waht nous partons de grand matin visiter les mines d’Angkor-Thom, la capi¬tale du royaume khmer. On n’est plus là en présence d’un monu¬ment unique que le temps a épargné comme le temple que nous quittons mais de toute une ville, une grande ville, rainée, détruite de fond en comble, et combien belle et imposante encore, disant mieux que le temple, si grand si admirable soit-il, quelle fut la force, la civilisation, le développement artistique de la grande nation qui vécut sur cette terre, qui l’a imprégnée d’elle et qui y dort maintenant son dernier sommeil !… C’est avec émotion et recueillement qu’on pénètre dans la capitale khmère. Il semble que l’ombre des grands guerriers, des grands artistes, des admi¬nistrateurs, de tous les hommes actifs, laborieux, vaillants qui firent la ville et la peuplèrent, est autour de nous, plane sur les pierres renversées, sur la forêt d’arbres immenses qui a envahi l’enceinte et a collaboré à la destruction de ces monuments fameux. Car la ville d’Angkor-Thom, autrefois résidence de tant de vivants et qui aujourd’hui n’est plus qu’un parc, un cimetière où les géants de la forêt tropicale entourent des tombeaux à leur taille, fait des palais dévastés et en partie détruits.

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