DE LA SCIENCE A L’IMAGE 6

La grandeur seule sied à la grandeur
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Siam devenu Thaïlande annexe à nouveau les deux provinces du nord-est du Cambodge, mais Angkor et ses environs immédiats sont laissés au Cambodge. Après l’indépen¬dance de ce dernier, tandis que les travaux d’Angkor sont un des points majeurs de l’aide apportée par la France au Cambodge, le prince Siha- nouk, devenu chef de l’État khmer, reprend à son compte l’instrumen¬talisation d’Angkor, qui devient un élément majeur dans sa campagne pour maintenir le Cambodge autant que faire se peut en marge du conflit indochinois, en particulier pendant la guerre « américaine ». Tous ceux dont la présence peut attirer l’attention des médias sont conviés à Angkor, où d’ailleurs le prince emmène souvent le corps diplo¬matique pour lui asséner ses discours plaidoyers en faveur du non-enga¬gement du Cambodge dans le conflit. Il organise aussi de somptueuses visites d’État pour le maréchal Tito, Jacqueline Kennedy à défaut de son mari ou encore et surtout de Gaulle : en août 1966, au lendemain du « discours de Phnom Penh » par lequel il a apporté au prince et à son pays tout le poids de son prestige, de Gaulle se rend à Angkor, qu’il visite sous la conduite du prince ; le dernier soir, il assiste à un grandiose son et lumière qui, organisé devant Angkor Vat, débute par cette inter¬pellation qui se passe de tout commentaire : « Mon général, la grandeur seule sied à la grandeur… » Plus loin, une formule clôt la période coloniale :
Est-ce vraiment un hasard si nos deux pays se sont rencontrés ? Tant d’affinités semblent nous y porter. Et maintenant que l’affrontement a cessé, comme ces affinités nous semblent élec¬tives. […] Et il est bien que nous nous retrouvions ainsi, au lieu même où notre amour commun et nos efforts conjugués ont fait revivre Angkor.
On sait que les efforts du prince et de ses alliés ont été vains, mais Angkor va continuer à jouer son rôle de palladium du royaume durant la guerre civile ; pendant ses premières années, on voit les deux partis opposés s’entendre tant bien que mal pour que les chantiers de restau¬ration continuent à fonctionner : des ouvriers payés par le gouverne¬ment de Phnom Penh aidé par la France travaillent sur ces chantiers situés dans la zone adverse, dirigés par le conservateur d’alors, Bernard Philippe Groslier, qui deux fois par semaine traverse la ligne de feu à la faveur d’une trêve organisée pour l’occasion. La chose s’arrête en 1973-1974. Après 1979, le gouvernement qui succède aux Khmers rouges s’efforce en dépit des difficultés inextricables dans lesquelles il se trouve de reprendre les travaux et lance un appel à l’aide, mais Angkor est plus ou moins prise en otage de la politique. L’aide que l’on pourrait apporter pour sa sauvegarde est liée à la reconnaissance du régime en place et l’absence d’aide à sa non-reconnaissance. Ainsi l’Inde peut inter¬venir dès 1984 et le fait, alors que la France, en dépit d’appels pressants et sans conditions, tergiverse jusqu’en 1990 pour autoriser finalement l’École française d’Extrême-Orient à apporter une aide active aux Khmers dans la sauvegarde d’Angkor. Son intervention se fait alors sous l’égide de l’Unesco et dans un cadre international. Il n’est plus question d’un domaine réservé, la France a d’ailleurs ouvert ses archives scienti¬fiques : le dossier de la connaissance d’Angkor fondé par Doudart de Lagrée et ses compagnons et alimenté de façon continue jusqu’en 1973 a été mis à disposition de la communauté scientifique dès 1989. Quant à la campagne menée par l’Unesco pour susciter des aides, elle débouche sur une véritable compétition dans laquelle sont engagés de nombreux États ; c’est à qui obtiendra un chantier dont le corollaire est un grand panneau affirmant la présence du pays donateur. Il est alors évident que participer à la sauvegarde d’Angkor est une excellente clef pour prendre place au Cambodge, pour une implantation dont les motivations sont souvent plus politico-économiques qu’archéologiques. Ajoutons que cette activité archéologique, débridée, pourrait-on dire, fait progresser à grands pas la connaissance d’Angkor, marquée désormais par « une constante remise en question de l’acquis ancien ou récent », comme j’ai pu l’écrire ailleurs.
Pour le reste, Angkor est désormais la seule source de devises du Cambodge, mis à part les aides étrangères, et son instrumentalisation est, une fois de plus, indispensable à la survie du pays.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*