LA MONGOLIE 55

Cinq ans après l’incident que nous venons de raconter, il a assisté à une autre cérémonie chamanique, qu’il a voulu comparer avec celle du bouc émissaire du temps de Moïse, et dont il a donné une description détaillée et précise:
Ils appellent cette cérémonie «lâcher le bouc». A cette occasion, l’animal qu’on avait fourni était plutôt un chevreau. Deux chamanes, ou boo [bôô] comme on les nomme, ainsi que deux chamanesses, odagan, étaient présents. Un jeune homme était assis contre la paroi de la tente où il «habillait le bouc», c’est-à-dire qu’il attachait des anneaux de laiton, des morceaux de corail et autres ornements à ses membres, son cou, ses oreilles, etc., ce qui prit plus d’une demi-heure. Deux ou trois lampes allumées étaient placées sur une table du côté ouest de la tente, devant les images en peau de mouton. Devant la table on avait placé les deux cannes chamaniques, appelées chevaux car leurs bouts sont ornés d’une tête de cheval. Des anneaux et des morceaux plats de fer étaient suspendus afin de produire un tintement en bougeant. A côté on avait enfoncé une épée en terre, et on verra immédiatement quel en était le but.
Le plus jeune des deux chamanes commença l’office en jouant quelques minutes de sa guimbarde, instrument qu’emploient les chamanes pour invoquer les objets de leur adoration et, comme ils disent, pour se mettre mentalement en état d’entrer en contact avec eux. Puis on fit passer la guimbarde à l’une des chamanesses, qui commença à en jouer de la même façon. Pendant ce temps, le plus jeune des chamanes se leva. Il ôta sa ceinture et suspendit une plaque ronde en laiton à son cou. Puis il se tourna vers la table où brûlaient les lampes et, prenant dans sa main un cierge qu’il faisait onduler continuellement au-dessus de la table, il commença à marmotter à voix basse une espèce de prière ou incantation. Cette prière était en mongol, mais il parlait d’une voix tellement basse et si peu distincte que je ne pouvais en comprendre un seul mot. Ceci dura quinze à vingt minutes. Puis, continuant ses invocations, il empoigna les deux cannes, une dans chaque main, en tenant aussi l’épée dans la main gauche, la pointe tournée vers le sol, et se tourna vers le feu au milieu de la tente. On lui donna une tasse en bois dans laquelle un homme qui se tenait à ses côtés versa peu à peu du lait; le chamane en jeta d’abord dans le feu. puis, successivement, par le trou du toit de la tente vers l’est, l’ouest, le sud et le nord. Ensuite, le chamane se mit à prononcer des mots d’une voix plus forte, et à faire des gestes plus violents. Son corps entier devint très agité et, après avoir chancelé çà et là dans la tente pendant quelque temps, il s’assit à sa place. Le vieux chamane, qui était complètement aveugle et, paraît-il, très faible, se leva, prit les deux cannes mais pas l’épée et se mit à prier. Au début, sa voix était basse, ses mouvements tranquilles, mais il devint de plus en plus actif à mesure qu’il frappait la terre de ses cannes. Il commença à pousser des sons étranges, à siffler comme un chat, à gronder comme un chien en colère; ses jambes se sont mises à frémir et son corps à trembler. Puis il se mit à sauter avec une souplesse et une énergie dont je n’aurais jamais cru capable un homme aussi faible que lui ; il poursuivit cet exercice jusqu’au complet épuisement et s’affaissa alors sur le plancher.
L’autre chamane se leva pour la seconde fois et prit les deux cannes et l’épée. La foule qui avait envahi la tente s’écarta autant que possible, et on enleva les poteaux de bois qui soutenaient le toit de la tente afin de libérer encore de l’espace et de permettre au chamane de contourner le feu.
Il semblait se trouver dans un état d’encore plus grande extase. Il marchait, ou pour mieux dire, il chancelait autour du feu, appuyé sur les deux cannes; de temps en temps, il sautait violemment et, apparemment, en ignorant la présence de l’assistance. Au milieu de ces exploits, il ôta ses bottes et commença à retirer, de ses mains, les cendres brûlantes du feu qu’il répandit à côté du foyer. Il garda même un morceau de charbon ardent dans la main mais, comme je pouvais le voir, de sorte que celui-ci ne pouvait le brûler. Puis il se mit à danser pieds nus sur les cendres ardentes, mais cela non plus ne semblait pas extraordinaire car il dansait si rapidement qu’il éparpillait les cendres de ses pieds de sorte qu’elles ne pouvaient le brûler. Pour terminer cette rigolade, car à mon avis ce n’était qu’une rigolade, il déposa les deux cannes et, toujours chancelant, mit la pointe de l’épée contre sa taille et contre sa poitrine, puis s’approcha de la porte. Appuyant la poignée de l’épée contre le mur et la pointe vers sa poitrine, il se pencha dessus comme s’il voulait se l’enfoncer dans le corps. Enfin, elle semblait lui entrer dans le corps et il se mit à se tortiller comme s’il en avait vraiment été percé et qu’il cherchait à l’extirper. Il s’approcha du jeune homme qui pendant tout ce temps avait tenu le bouc pour qu’il l’aidât; le jeune homme saisit la poignée et tira de toutes ses forces. J’ai quand même remarqué que le chamane tenait l’épée par la lame et qu’après avoir bien lutté il l’a laissée glisser entre ses doigts, de façon qu’elle semblait sortir par saccades de son corps. Il se tenait le dos tourné à l’assistance et, ainsi personne n’a été en mesure de voir si l’arme l’avait ou non transpercé. Mais tout cela n’était, à mon avis, qu’une pantalonnade, et Gendeng, mon secrétaire, n’a pas craint de le dire ouvertement. Il saisit l’épée et parodia la cérémonie, faisant semblant de se poignarder, ce qui ne provoqua qu’un sourire parmi l’assistance. Pendant toute la représentation, les gens n’avaient cessé de parler, de rire et de fumer leur pipe sans manifester le moindre intérêt. Puis le vieux chamane se leva encore une fois et refit son exhibition, mais avec moins d’entrain. De temps en temps, il s’arrêtait brusquement. Il tournait ses yeux aveugles comme s’il voulait voir quelque chose et lançait quelques noms, demandant si tel ou tel se portait bien et était heureux. L’autre chamane répondait «bien» à voix basse. Ensuite furent prononcés les noms des «amis défunts» et le vieillard fit semblant de voir les esprits qui s’occupaient d’eux dans le monde invisible et de converser avec eux.
Toutes ces cérémonies étaient préalables au lâcher du bouc et alors ils se mirent à discuter sur les moyens de procurer un cheval à «l’homme idoine» qui conduirait l’animal dans le désert. Deux autres hommes devaient l’accompagner à l’endroit distant de plusieurs verstes, là où il n’y avait pas de tentes. Parfois, m’a-t-on dit, le chamane frappe le bouc d’un coup d’épée mais on ne le tue jamais, et après qu’il a été relâché on ne s’en occupe plus. On ne le voit d’ailleurs plus car sans doute est-il la proie des loups. J’aurais voulu attendre jusqu’à la fin, mais je compris que les chamanes allaient continuer à répéter leurs blagues jusqu’à l’aube et que ce ne serait qu’à ce moment-là que le bouc serait lâché. Par conséquent, je rentrai chez moi avec mes compagnons, impressionné plus qu’un peu par ces singulières cérémonies.
Pour autant que j’aie pu apprendre, cette cérémonie n’a rien à voir avec l’idée d’expiation des péchés et le bouc n’est pas censé les emporter. Les chamanes la considéraient comme une offrande aux ongon, c’est-à-dire aux esprits qu’ils adorent, afin qu’ils soient bien intentionnés à leur égard et qu’ils leur accordent des grâces sur le bétail et sur tout ce qu’ils entreprendraient. Il semblerait donc que les cérémonies n’ont d’autre objet que d’obtenir des biens temporels ou de détourner les malheurs. Ces pauvres gens n’ont d’ailleurs rien pu dire sur l’origine de cette cérémonie. Ils ne situent pas la source de leur religion plus loin que l’île d’Olxon, dans le lac Baïkal, où se trouve, selon leurs croyances, la résidence la plus sacrée et la plus honorée de ceux qu’ils adorent.
Charles R. Bawden, «Chamanisme et lamaïsme en Mongolie septentrionale», Études mongoles et sibériennes, n° 18, 1987. (Citations extraites de Quarterly Chronicle of transactions of the London Missionary Society, 1825 et 1829.)

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