Le Cambodge post-angkorien

I. L’HISTOIRE
1. DES PREMIERES CAPITALES POST-ANGKORIENNES A LA COLONISATION
Après le long déclin de la cité hydraulique qui accompagne la ruine d’Angkor, les Khmers modifient leurs choix stratégiques et transfèrent la capitale sur la région des Quatre-Bras où ils retrouvent les techniques hydrauliques d’accompagnement de la crue moins dispendieuses en énergie humaine. Ces changements s’effectuent sur un siècle, entre 1350 et 1450, et correspondent à la première phase des capitales post-angkoriennes.
Après y avoir assuré cette base de pouvoir, les Khmers tentent de se réinstaller à Angkor vers 1550, en établissant une nouvelle capitale au point de jonction du bassin du Tonlé Sap et du bassin des Quatre-Bras, à Lovêk. Ce site se situe dans une position symé¬trique à celle d’Angkor, mais sur la rive sud et du côté de l’aval. Ceci se révélera une erreur fondamentale car les Siamois ont compris le danger et n’ont eu de cesse de rendre caduque cette opération. La prise de Lovêk par les Siamois en 1593, achève de sceller l’impossible retour. La royauté se centre alors, définitivement, sur la plaine des Quatre-Bras.
La route de l’amont ainsi bloquée, les Khmers tentent l’opéra¬tion de redéploiement vers l’aval, sur le delta qu’ils considéraient, jusqu’alors, comme une province marginale et de peu d’intérêt. Mais leur effort de colonisation intérieure se heurte directement à un autre ennemi traditionnel, les Chams, d’autant plus que ces derniers doivent faire face de manière de plus en plus pressante à la menace vietnamienne. Les Cambodgiens commettent alors une deuxième erreur. Pour prendre à revers les Chams, ils font alliance avec une petite principauté «vietnamienne” mercenaire, laquelle vient de faire sécession d’avec le Tonkin, la principauté des Nguyên de Huê et, pour leur permettre de financer leur effort de guerre, ils leur consentent provisoirement quelques facilités douanières dans l’emporium khmer de la région de Saigon, déjà plaque tour¬nante du commerce régional.
Effectivement, les Khmers, aidés des Vietnamiens, se débar¬rassent de la menace chame, mais le prix à payer est fort lourd : ils ont remplacé une menace conjoncturelle déclinante par une menace structurelle montante, car les Nguyên n’oublieront pas le chemin de Saigon. Ils finiront par y arriver, après 1700 et, dès lors, ils ne cesseront plus de grignoter le territoire cambodgien.
Un prince comprend la situation: Rama Col Sasna; celui-ci renverse ses alliances, joue la collaboration avec les Chams et les Malais et se convertit à l’Islam. Mais l’opération échoue ; et si certains clans comprennent qu’il reste vital pour l’avenir du Cambodge de tenter une alliance avec les réseaux maritimes, que ce soit les réseaux asiatiques (Chinois, Persans, etc.), ou les réseaux Européens (Espagnols des Philippines, Hollandais de Batavia, etc.), d’autres estiment qu’il vaut mieux gérer le problème sur place et négocier un compromis avec le siamois ou le vietnamien, pour mieux lutter contre l’autre. La difficulté est que les Khmers ne sont pas d’accord sur l’analyse et chacun tente d’imposer sa thèse à l’autre. C’est ainsi que, au rythme des vendettas familiales, des luttes de factions régionales, des guerres civiles et étrangères, le Cambodge se réduit comme une peau de chagrin.
La situation paraît consommée à la fin du XVIIIe siècle, quand il ne reste plus qu’un membre de la famille royale, le futur roi Ang Eng, qui n’est encore qu’un enfant ; de plus celui-ci se trouve coincé entre un pays thaï et un pays vietnamien, lesquels, enfin unifiés, ont manifestement décidé de contrôler, chacun à leur profit, le bassin du Mékong, en mettant sous tutelle la couronne cambodgienne. Cette dernière représente en effet la plus ancienne tradition poli¬tique, et partant la plus ancienne légitimité historique de toute la région. Face aux princes cambodgiens, tous les autres pouvoirs, qu’ils fussent thaï ou vietnamien, n’étaient, comme le déclarait avec hauteur le fils du roi Ang Eng que des pouvoirs de «parvenus». Et c’est bien en fin de compte pour cela que chacun veut mettre la main sur le Cambodge, un peu à la manière des princes d’Occident qui revendiquaient une filiation, au moins spirituelle, avec Charlemagne.
Le fils du roi Ang Eng, le remarquable roi Ang Chan III, au milieu de difficultés qu’on imagine aisément, réussit à forcer une politique de redressement et de modernisation du Cambodge tout en déserrant l’étau siamo-vietnamien par une politique d’ouver¬ture systématique sur les réseaux de la Mer de Chine. Cette politique était concrétisée par son frère, le roi Ang Duong, puis par son neveu, le roi Norodom, par un traité entre le Royaume de Cambodge et l’Empire de Napoléon III (1863).
Avec cette reconnaissance diplomatique internationale, le Cambodge entrait dans la phase moderne de son histoire, celle du Protectorat.

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