Le Champa

LES DONNÉES DU PROBLÈME
Une micro-géographie et ses implications humaines
Quand on quitte, en direction du sud, la région littorale des deltas du Viêt-nam du Nord, les reliefs de la Cordillère Annamitique font leur apparition à l’horizon, puis se rapprochent, et l’on observe bientôt que la plaine perd régulièrement de son ampleur. Le phéno¬mène atteint son paroxysme avec la plaine de Ha-tinh qui est le cul- de-sac méridional de la zone deltaïque. La plaine littorale est alors interrompue par le massif du Hoanh-son (Porte d’Annam; 18° de latitude) qui, marquant à 400 km de Hanoi la rencontre de la montagne et de la mer, forme une césure physique et écologique.
Passée la porte d’Annam, on est dans un autre système géogra¬phique. La plaine se réduit à une bande côtière qui n’atteint jamais plus de quelques dizaines de km de large (avec une moyenne géné¬reuse de 15 km) et qui est de plus en plus compartimenté à mesure que l’on descend vers le sud. La taille de ces sections de plaine côtière diminue en proportion, passant d’un millier de km2 (1/3 de département français) à quelques centaines de km2. Bref, au-delà de la Porte d’Annam, on quitte l’espace homogène des deltas du Nord pour une micro-géographie de plaines côtières; cela sur 1000 km, jusqu’à cinquante km de Saigon où l’on retombe sur un second complexe deltaïque : celui de la Cochinchine, autour du Mékong.
Il va de soi qu’un tel contraste régional n’a pas été sans in¬fluence sur les hommes. Aussi haut que l’on remonte dans l’histoire, on note l’antagonisme entre populations des deltas tonkinois et gens des plaines côtières. Pour rester dans la strate historique vietnamienne, et sans gloser sur les affrontements de ces dernières décennies, pas plus que sur la période française, on notera que ni les Nguyên au XIXe s., ni les Tây-Son avant eux, ne purent, malgré leur projet politique unitaire, résoudre cet antagonisme ; et qu’il a alimenté au XVIIe et au XVIIIe siècles la guerre de deux principautés vietnamiennes : celle des Seigneurs de Hué contre les Trinh du Tonkin. Ces guerres n’étant qu’une suite de la rivalité antérieure, moins choquante parce qu’elle opposait des peuples ethniquement différents et deux modèles culturels classiques, l’un issu de l’Inde et l’autre de la Chine: les Austroasiatiques sinisés du Tonkin et les Austronésiens indianisés du Champa.
L’interrogation que pose la spécificité de ces plaines côtières est donc incontournable. On en prendra la mesure en évoquant le sort de leurs premiers habitants: les Chams.
Un reliquat sans importance ?
En apparence la question chame ne se pose plus puisque les Chams ont virtuellement disparu, chassés et massacrés comme les Indiens d’Amérique. De fait, ils ne forment plus qu’une commu¬nauté quasiment éteinte de quelques dizaines de milliers de pauvres hères, végétant dans les quasi «réserves» que sont leurs 80 villages des ultimes plaines côtières défavorisées de Thuan-hai, à quelque 150/200 km de Saigon. De plus, si leur organisation sociale repose toujours sur le lignage matrilinéaire, en relation avec les traditionnels cultes du Sol, seuls les deux tiers d’entre eux perpétuent – encore que de manière très dégradée – les pratiques culturelles (écriture, etc.) et religieuses hindouistes; quant au dernier tiers, il observe, même de façon peu orthodoxe, l’Islam. Les communautés chames émigrées dans le reste de l’Indochine du Sud se sont, pour leur part, ralliées à un Islam classique et se mêlent aux communautés malaises. Bref, tout semble indiquer que la page est tournée.
En réalité, la question est beaucoup moins simple qu’il n’y paraît et le phénomène cham continue à jouer à plusieurs niveaux, d’abord par un triple rayonnement «culturel» :
– Leurs pratiques brahmaniques, même dégradées, font des Chams, avec les familles de chapelains royaux du Siam, les ultimes gardiens de la tradition hindouiste civilisatrice de la péninsule Indochinoise. Il y a là un fait d’une prodigieuse importance dont les populations environnantes sont, à leur manière, conscientes, prêtant aux Chams une aura de magie redoutée. Cette force latente a favorisé une renaissance chame qui a conduit, dans les années I960, à la création à Phan-rang d’un «Centre Culturel Cham».
– Ensuite, même si la conversion à l’Islam représente une acculturation (par exemple, les communautés chams émigrées, coupées de leur sol et islamisées, adoptent la filiation patrilinéaire) ; ils entretiennent par ce biais une forme de solidarité «nationale»: d’abord avec les quelques 200 000 Chams établis en Cochinchine et au Cambodge; puis, par ondes concentriques, avec les autres Musulmans de la péninsule et au-delà encore, par le biais de l’islam malais, avec les sultanats de la Mer de Chine dont le Kelantan (nord- est de la Malaisie) est une terre d’accueil des boat-people chams.
Enfin, il faut savoir que la famille linguistique austronésienne (malayo-polynésienne) à laquelle appartiennent les Chams, occupe de manière lâche, mais continue, le cœur des Hauts Plateaux du Centre indochinois; et ce groupe linguistique, qui compte au total plus de 500 000 personnes inscrites dans un vaste quadrilatère de quelque 500 km sur 300 km, a constitué sur cette base un mouve¬ment politique: le Front Uni de Libération des Races Opprimées [sous-entendu, «par les vietnamiens»] (FULRO).
La permanence d’un strate sous-jacente
Mais surtout, la marque chame reste là, sous-jacente, à travers des faits physiques. L’observateur reconnaîtra parfois chez le Vietnamien du Centre des traits qui s’écartent du «type» vietnamien, dans la mesure où une telle typologie possède quelque sens: teint plus foncé, taille plus élevée, cheveux qui ondulent, voire qui bou-clent, œil plus droit, musculature moins longiligne, etc. C’est dire que, sous la aibrique «Vietnamiens» du centre, se retrouvent des descendants de Chams ; et certains se savent tels, même s’ils ont choisi d’occulter leurs racines.
De surcroît, les faits culturels demeurent: par exemple, à mesure que l’on quitte le delta, le style des maisons change, la hau¬teur du toit se marquant de plus en plus pour rejoindre un modèle «austronésien» (observation rendue difficile avec la disparition de l’habitat traditionnel). Poussant l’enquête, l’ethnologue discerne dans le système de parenté des Vietnamiens de la région des in¬flexions matrilinéaires; l’anthropologue des religions repère des accents «animistes» mal encadrés par les références confucéennes et taoïstes ; le musicologue des particularités musicales; l’historien de l’art des éléments de décor spécifiques; etc. Il reste enfin que les Chams ont modelé une part du paysage. Leur ouvrages d’irrigation sont encore en usage et ce qu’il y a «à voir» est cham, ou d’origine chame et vietnamisée. A la source de sites aussi classiquement «vietnamiens» que la Montagne de marbre ou Huê, on trouve des faits chams, des mythes de fondation chams, etc.
De tels indices témoignent que l’on quitte l’orthodoxie tonkinoise vietnamienne au profit d’un autre monde, même si la marque chame paraît s’en être diluée au point que chacun puisse se croire simplement «au Viêt-nam». A ne lire l’Annam que comme province vietnamienne on manque la réalité, sous l’apparence d’un vernis. Il faut assumer que, de la Porte d’Annam au Cap Saint Jacques, si l’on retire la strate chame antérieure au XVIe siècle et la strate vietnamienne unitaire des XIXe et XXe siècles, il n’y a rien à voir. C’est pour cela que nous invitons le voyageur à lire, en contrepoint des faits actuels vietnamiens de temps court et des faits géographi¬ques hors du temps, les faits culturels de temps long qui ont été eux, sur plus d’un millénaire, à armature chame.

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