LE DISCOURS DES PIERRES 19

Avec Jayavarman VIII, hindou et antibouddhiste, qui a régné de 1270 à 1295, on constate une révolution religieuse. On ne sait rien de son origine, mais on peut supposer qu’il était issu d’une famille royale rivale de celle(s) des deux rois précédents. On lui attribue d’abord, sans doute avec raison, la destruction massive des images du Buddha – et, à un moindre degré, de celles de Lokeshvara : les dom¬mages ne sont pas faciles à mesurer, mais, à s’en tenir aux seules crêtes des murs d’enceinte des grands temples de Ta Prohm et de Prah Khan, sans oublier Ta Som, Ta Nei, etc., les images bûchées se comptent par dizaines de milliers. Il faut y ajouter les bas-reliefs représentant le Buddha dans le Bayon et les autres temples. Enfin, la découverte récente à Banteay Kdei du cimetière de statues bouddhiques par l’équipe de l’université Sophia de Tokyo révèle que la rage antiboudd¬hique s’est aussi et d’abord, évidemment, exercée sur les statues, très nombreuses. Il semble également que ce roi se soit efforcé de faire dis-paraître les témoignages écrits sur la pierre de ses deux prédécesseurs : sans doute est-ce sur son ordre qu’ont été brisées ou cachées les grandes stèles de Jayavarman VII – Phimeanakas, Ta Prohm, Preah Khan, Prasat Chrung, peut-être aussi certaines de Banteay Chmar ; il faudrait pro¬bablement ajouter à cette liste la stèle du Bayon, jamais retrouvée mais dont l’existence ancienne ne fait guère de doute.
Toutefois, l’œuvre de Jayavarman VIII n’a pas été uniquement des¬tructive : il a vraisemblablement apporté nombre de changements signi¬ficatifs, à Angkor Vat et au Bapûon notamment. On peut en effet lui attribuer à Angkor Vat la création de la chaussée qui traverse la douve et la terrasse cruciforme de l’entrée principale, ainsi que les petites terrasses sur colonnes du deuxième étage. De même, au Bapûon, la chaussée sur colonnettes doit dater de son règne, avec les terrasses sur colonnettes du premier étage, et peut-être la tentative de modifier la base du sanctuaire principal. Sur la place royale, on peut lui attribuer la terrasse du Roi lépreux, les Prasat Suor Prat et les premiers Preah Pithu et, dans l’enceinte du palais royal, un énorme remblai qui recouvrait la base de la pyramide du Phimeanakas et se poursuivait jusqu’à la hauteur du grand bassin du nord, au-dessus duquel il a fait placer une terrasse, sans doute destinée à lui permettre de voir des jeux aquatiques sur ce bassin. Le décor qui orne le mur qui retient le remblai au bord du bassin, clairement apparenté à celui de la terrasse du Roi lépreux, est de la même époque. C’est d’autre part sous son règne que l’on a amélioré les grands axes routiers qui par¬tent d’Angkor, notamment grâce à la construction des ponts en pierre grandioses que l’on connaît, remplaçant probablement des structures de bois. Ces travaux en particulier ont permis au Chinois Zhou Daguan, venu à Angkor en 1298 pour faire un rapport économique, d’admirer Angkor et son royaume et de les recommander au commerce de son pays : il est de fait que ce rapport ne montre aucun signe de déclin.
Le successeur de Jayavarman VIII fut son gendre Çrïndravarman, qui invita son beau-père – non sans une certaine fermeté si l’on en croit Zhou Daguan – à lui laisser le trône en 1295. On a voulu voir en lui le roi qui rétablit un bouddhisme « officiel », sous prétexte qu’une inscription en pâli portant la date de 1307 rappelle qu’il a offert des dons à une pagode ; d’autres inscriptions toutefois célèbrent à Banteay Srei sa foi çivaïte et il vaut mieux penser que, hindou tolérant, il a bien voulu aider la ou les autres religions. En cette même année 1307, il abandonna son trône au profit du fils de sa sœur, nommé Çrîndrajayavarman, qui régnera sans laisser de traces significatives dans l’histoire, pour ce que l’on en sait. Il sera suivi d’un autre roi, dont on ne connaît que le nom, Jayavarman Parameçvara, et la date d’avènement, 1327 ; on ignore la date de sa mort. Et c’est ce nom qui clôt la liste des rois angkoriens connus par les inscriptions.
L’hypothèse de deux royaumes
C’est alors que l’on a estimé que les chroniques, devenues désormais les sources principales de l’histoire khmère, quittant leur côté légendaire, étaient réellement « historiques », sans autre explication et, on l’a vu, sans que George Cœdès ni aucun autre historien soit parvenu à établir une relation quelconque entre les derniers rois d’Angkor attestés par l’épigraphie et ceux de la chronique.
Entre 1350 et 1450, les chroniques citent les noms d’un nombre de rois d’Angkor variant de trois à huit. La lignée de ces rois commence avec le fameux Trasak Phaem, le « roi aux concombres doux », le « jardinier devenu roi », dont la légende est connue dans plusieurs pays de la région. Son fils et successeur aurait porté le nom de Nibbâna Pât, roi à Angkor vers 1350 : en fait, ce nom semble être un nom posthume, déjà connu à l’époque angkorienne (pour Sûryavarman Ier) et retrouvé plus tard dans une inscription sous la forme Mahâparamanibbânapada. On ne sait donc pas quel roi il désigne.
Pendant cette période, les chroniques rapportent une suite continue de guerres opposant Khmers et Siamois. Ces derniers pro¬gressent, mais en réalité moins rapidement que l’on a pu le dire : les deux antagonistes sont longtemps restés de force à peu près égale et les victoires alternaient. À la fin du XVe siècle, les Khmers devront toutefois abandonner leur territoire d’au-delà des Dangrêk, avec notamment les villes de Khorat – Nakhon Râjasîma, la « ville (marquant) la frontière du royaume » – et de Surin.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*