LE TEMPS DES CIVILISATIONS CLASSIQUES

L’intégration de ce fonds à la «civilisation» classique
Avec le Ille s. avant J.-C., certaines chefferies de la Péninsule atteignent, par évolution cumulative de leurs potentialités, le stade des structures urbaines et pré-étatiques ; bref, elles sont à la veille de déboucher sur les formules modernes qui permettent l’intégration au monde des civilisations développées.

Ceci se produit précisément au moment où les deux grands pôles de l’Asie orientale, la plaine du Gange et celle du Fleuve Jaune, ont atteint le stade qui leur permet de rayonner au-delà de leurs frontières naturelles. De fait, les sociétés indo-aryennes de l’Inde du Nord où le bouddhisme venait d’éclore, vont poursuivre leur expansion au-delà du golfe du Bengale après avoir investi culturellement l’Inde du Sud; quand, parallèlement, la Chine du Nord unifiée en un réseau impérial dynamique, après avoir pris le contrôle des routes conduisant vers le sud, est à même de poursuivre sa progression le long des côtes de la Mer de Chine.

Dans un double effort pour entrer en communication l’une avec l’autre et s’approvisionner en matières premières rares en Asie du Sud-Est, ces deux réseaux se rejoignent sur la Péninsule, offrant, au moment où les sociétés locales commençaient à en ressentir le besoin, l’exemple de leurs superstructures politiques et culturelles (et justement, dans les termes d’une idéologie «patrilinéaire» et «masculine»), Inde et Chine sont donc bien accueillies et finissent par s’implanter durablement, chacune à sa manière :

– la démarche chinoise est socio-politique et technique. Elle consiste à élargir physiquement les frontières de son espace en installant l’infrastructure administrative d’un fonctionnariat réduc- teur des pouvoirs locaux et en modifiant le paysage rural par de nouvelles pratiques agraires. Ces deux actions concertées visent à rapporter, de manière irréversible, l’espace utile des basses plaines au modèle impérial unitaire.
– la méthode indienne est au contraire théologique et symbo- lique, et elle enregistre la diversité des sociétés. Elle conduit à implanter, de manière sporadique, aux relais des routes maritimes, des princes et des brahmanes qui proposent des instruments religieux (technique des lieux sacrés, assimilation des chefs locaux aux impressionnants dieux hindous, etc…) et culturels (écritures spécifiques, beaux- arts, etc…), légitimant les pouvoirs indigènes, transformés en autant de royautés indianisées indépendantes.
La thalassocratie du Fou-nan
L’administration chinoise ne pouvant dépasser les limites écologiques de son savoir faire agraire (le delta du Tonkin et les plus septentrionales des plaines de l’Annam), l’espace reste libre, au cœur de l’Asie du Sud-Est, pour gérer localement la collecte des richesses et assurer le transit entre la Chine et l’Inde. Ainsi, avec l’ère chrétienne, naît, au confluent des routes maritimes et, évidemment centrée au débouché de l’axe géo-politique du Mékong, une thalassocratie [empire maritime] indianisée, le Fou- nan. Etablie dans le Transbassac (rive droite du delta du Mékong), elle domine les échanges qui s’effectuent entre la porte maritime de l’Inde (c’est-à-dire la péninsule malaise où intervient une rupture de charge pour faire transiter les marchandises à travers l’isthme de Kra) et la porte de la Chine (les actuelles côtes du centre Viêt-nam) ; ceci, en évitant, par tout un système de canaux à travers le cœur du delta, le long et dangereux contournement de la pointe de Ca-mau et des bouches du Mékong.
Cette formule dure un demi-millénaire et accompagne le mouvement d’indianisation des autres chefferies d’Asie du Sud-Est, «vassalisées» par le Fou-nan pour les plus proches, ou progressivement intégrées au courant des échanges internationaux pour les plus lointaines. Ainsi voit-on émerger, avec le Ve siècle, les principautés khmères et chames, bientôt soucieuses de s’émanciper de la tutelle du Fou-nan.
C’est alors qu’un progrès des techniques maritimes va permettre à des navires lourdement chargés de naviguer en droiture depuis la région des détroits malais jusqu’aux ports de Chine du Sud, en évitant la aipture de charge sur l’isthme de Kra ainsi que le détour par le rentrant du golfe du Tonkin.

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Tout l’équilibre régional s’en trouve modifié: le Fou-nan perd sa raison d’être et le destin du bassin du Mékong passe aux mains des forces continentales: celles des gens du Yunnan qui, à son extrémité septentrionale, détiennent les voies caravanières (Royaume du Nanzhao), puis celles des Khmers qui occupent les bassins agraires de l’intérieur. Les côtes du Champa deviennent le relais maritime privilégié, et le Tonkin cesse d’être vital pour l’Empire chinois qui l’abandonne à un processus interne d’autonomisation. Le commerce international se recentre, parallèlement, autour des détroits malais.

L’Empire khmer du bassin du Mékong et sa couronne
Après deux siècles d’hésitations et de rivalités pour déterminer la répartition des forces dans la péninsule orientale, les Khmers, dès le IXe s., parviennent à se donner les moyens, grâce à la Cité hydraulique, d’une véritable expansion dans la moyenne vallée du Mékong. Ils constituent alors, symétriquement à l’empire maritime des «Malais», un empire agraire qui finit par dominer le bassin du Mékong, avec à sa périphérie une couronne de «principautés» chames, mônes, et plus tard thaïes. Cette formule se maintient, grosso modo, durant un autre demi-millénaire, jusque dans le courant du XHIe siècle.

A la fin du XHIe s., les cartes sont alors brutalement redistribuées par la pression d’une force continentale extérieure : celle des Mongols. Après avoir conquis la Chine, ils lâchent sur l’Indochine leurs mercenaires thaïs et font entrer dans une vassalité précaire les royaumes d’une Indochine désormais morcelée. La déstabilisation de la région est d’autant plus forte que les Mongols s’avèrent incapables de se maintenir durablement au pouvoir et que, après qu’ils ont été chassés de Chine (1368) par les Ming, ces derniers se désintéressent de l’Indochine: la nouvelle dynastie est plus préoccupée de la sécurité des voies continentales et du commerce maritime recentré sur la périphérie de l’archipel indonésien, via les Philippines et Bainei. La Chine des Ming se contente donc, à son tour, d’une vassalité de principe des royaumes indochinois, dont elle abandonne le destin matériel aux ambitions des forces locales les plus dynamiques.

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