LE TIBET 100

L’intérieur est moins rude et particulièrement renaissance. L’escalier seul laisse à désirer. Mais au Tibet, l’escalier est une sorte de pont levis qu’on retire le soir venu. Il débouche dans un hall à colonnes lourdes, de profil dorique, mais carrées et largement cannelées. Elles sont en bois naturel patiné par le temps, coiffées de chapiteaux puissants. Sur ce hall donnent toutes les pièces, l’immense salle du foyer et la chapelle.
Celle-ci a été faite avec amour. Les colonnes cannelées sont laquées en rouge. Les chapiteaux et les poutres sont une même suite de monstres, de dragons, de fleurs sculptées à jour. Tout est peint, doré, noyé dans le vernis. Le plafond est à caissons contenant chacun deux vautours stylisés de manière à remplir un cercle.
A l’étage au-dessus un autre sanctuaire plus modeste, et, sur un couloir percé de portes renaissance, des petits appartements délicieux aux panneaux enluminés.
Dans ce pays de Do et de Conkaling, la chapelle privée occupe toute une aile de la maison. Elle n’est pas recouverte en terrasse, mais d’un toit à double pente qui domine. Toutes ces chapelles à comble de temple antique donnent à chaque village je ne sais quel grand air de cité qui ne se voit que là. Dans quel autre pays des paysans consacreraient-ils au culte et à la bibliothèque, la plus belle et la plus grande partie de leur demeure? Rien ne faisait prévoir un pays aussi original aux portes mêmes de la Chine, alors que plus loin vers l’Ouest, on retrouve le Tibet barbare décrit par les voyageurs. Et la géographie le mettait en Chine. Seulement, quand les Chinois voulurent y entrer pour la première fois, ils durent faire la guerre. Ils ne possédaient au Tibet que le yamen de leur ambassadeur à Lha-sa et des postes sur la route qui y mène.
A la lamaserie je suis reçu par le mandarin et lui dis le but de ma visite. Il entre alors dans une grande colère contre le marchand qui m’a trompé. Il ne peut rien vendre et le marchand, dit-il, le savait bien. Depuis que Tchao-Erl-Fong a été accusé de s’enrichir par la vente du butin de guerre, on a mis le trésor des temples sous scellés. On les brisera toutefois aujourd’hui pour me le faire au moins voir et m’éviter ainsi l’humiliation d’une course inutile.
Nous entrons dans le temple, aussi vaste peut-être que nos cathédrales et adossé à la montagne. Il cambre sa façade formidable au bord du vide, deux pylônes funèbres flanquant et dépassant de leur entablement noir un portique à trois étages.
L’intérieur est semblable à celui du temple du Tchangou, en plus grand et plus riche. Les colonnes sont encapuchonnées dans des gaines de dentelle et de broderie, et il faut être tout près pour voii que cette soie ajourée est sculptée dans le bois. Tout l’art tibétain est impressionniste; ses miniatures mêmes sont faites pour l’ensemble et veulent du recul. Il serait savant et même psychologue si son seul critérium n’était l’inconscience. L’artiste tibétain sent, il ne sait pas. Jamais l’art appris ne donne ce maximum d’effet et d’harmonie qui semble toujours être l’œuvre du hasard.
Le trésor est dans le sanctuaire. Pour reposer les scellés, un secrétaire du mandarin nous suit, muni d’un pot de colle et de bandes de papier couvertes de caractères. Deux portes dans le mur du fond mènent à une salle étroite où on est tout de suite au pied des idoles colossales. Leurs têtes monstrueuses touchent le plafond qu’illumine le jour planant très haut, et qui arrive par dessus les murs entre les poutres massives.
En bas, dans l’ombre où nos voix résonnent, sont accumulés les longs coffres scellés, gris de poussière. On dirait une crypte bondée de cercueils. Face aux dieux, de hautes armoires contiennent les livres pesants du Kandjur.
On ne peut ouvrir toutes ces caisses. Il est difficile de les manœuvrer dans si peu d’espace. Des soldats en transportent quelques-unes dans le temple et étalent une broderie murale qui couvre cinquante mètres carrés. Au centre est Çakia tupa dans un olympe nuageux, et, çà et là, assis sur des flocons, des bodhisattvas et des saints. On me montre aussi des habits, des brocarts entassés pêle-mêle, non pliés dans leurs coffres. Les étoffes plaisent au mandarin; il les manipule, les pétrit avec volupté. Les bronzes, l’orfèvrerie sont, dit-il, sans intérêt.
Rien dans tout cela n’est nouveau ni bien remarquable. Les livres, s’il y en a, sont plus dignes d’intérêt et pourraient être emportés, n’ayant pas de valeur marchande. Ce n’est pas dans les grandes lamaseries qu’on a le plus de chance de trouver des documents: leurs bibliothèques ne renferment que la littérature sacrée en éditions luxueuses et intransportables. Les manuscrits originaux, ou copies d’ouvrages rares qui ne s’impriment pas, sont la propriété de quelques lamas lettrés.
Le mandarin me mène à ses appartements au sommet de cinq à six escaliers d’une grande bâtisse follement compliquée. Un vieux lama, le seul, y habite encore dans une cellule dorée. Elle est toute en petits panneaux de feuillages sculptés, on dirait appliqués, car il n’y a de relief que les nervures et le bord enroulé des feuilles. Je vois là des monceaux de livres, dépareillés, éparpillés par les soldats et rassemblés au hasard des reliures. Il en est de même d’une autre bibliothèque dans une chapelle servant de kétang au mandarin.
La nuit noire tombe au milieu de notre chevauchée de retour. Un grand vent se lève; nous nous égarons dans la plaine. Pendant une heure, nous tournons autour de notre maison sans la voir. Par ce vent on n’a pas fait de feu dehors. Nous nous séparons pour battre la plaine et ne nous retrouvons plus. Puis tout à coup, voilà derrière et à droite la maison qu’on se figurait bien loin, devant et à gauche. Cette sensation d’être égaré n’est pas entièrement désagréable; la perte de l’orientation produit une vague griserie, on se sent léger, affranchi des liens qui vous tiraient tout à l’heure vers le but.
Le lendemain nous n’étions pas partis de notre refuge, que le mandarin y arrivait et changeait de cheval. Il avait déjà couvert vingt kilomètres et allait le jour même à Conkaling, à cinquante kilomètres plus loin, par des chemins détestables. Les mandarins au Tibet ne sont pas du tout les mêmes qu’en Chine. Ils sont plus naturels, moins cérémonieux. Leur administration comporte beaucoup de plein air et de sport. Ils sont presque tous Mandchous.
Je n’arrive que le jour suivant à Conkaling, pays très isolé, dans un ravin où gronde un fort torrent. La lamaserie est sur la rive droite, sur une grande plate-forme en terrasse. Le temple apparaît par-dessus les murs d’enceinte, dominant les maisons de sa frise noire et de son toit de temple grec. En face, sur l’autre rive, les maisons dispersées d’un village jouent au chat perché comme elles peuvent, sur les moindres saillies de la gorge.
Avant d’aller rendre visite au mandarin dont je redoute l’hospitalité, je cherche moi-même un emplacement où il serait plaisant de camper; Adjroup n’est pas content. Il me dit que je me conduis comme un enfant, un tout petit enfant. Dans tous leurs actes, les Européens semblent des enfants aux Chinois et aux Tibétains, encore plus que des êtres dangereux ou haïssables. Dire la vérité, ne pas se conformer aux usages de la Chine est d’un enfant. Une infraction aux rites est, en Asie, sur le même plan qu’une infraction à la morale et témoigne, par analogie, d’une innocence puérile. De même s’attacher imprudemment à la vie et la regretter niaisement au moment de mourir, est le fait de petits enfants qui pleurent pour n’avoir pas su calculer les conséquences de leurs actes.

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