LE TIBET 101

A Tatsienlou j’avais entendu vanter Conkaling. Ce monastère étant inconnu, je l’avais identifié avec Sam pil ling. Ici non plus rien n’est à vendre, mais le mandarin me fait visiter le temple et son trésor. C’est un monde; nous passons la journée à le parcourir.
Son parvis est étrange, pavé de larges cabochons de schiste noir que les bottes souples ont polis. Mon cheval, en débouchant du porche, y patine au milieu des étincelles et fait une série de génuflexions sonores devant la foule massée pour me voir.
Le façade du temple barre un côté de la place. Le péristyle est à trois rangs de colonnes. La transition des fûts aux chapiteaux, des chapiteaux aux poutres, de celles-ci aux caissons du plafond est invisible, tellement l’unité est forte, tellement tout se commande et se continue. C’est la synthèse de l’art tibétain, le maximum d’harmonie et de grandeur que puisse atteindre l’architecture de bois.
L’intérieur est prodigieux et théâtral. Dans l’ombre on ne voit que les bases, larges d’un mètre, des colonnes qui s’en vont chercher le plafond à cinquante pieds de haut. Les chapiteaux sculptés dans des billes monstrueuses sont seuls éclairés, tout en l’air, par la lumière rasante. Des garudas, les ailes déployées, surplombent le vide et des chimères griffues rampent le long des poutres. Au-dessus, des chevrons s’entassent en encorbellements épais pour porter la lourde terrasse de terre. Chaque chevron répète à son extrémité l’effigie peinte de Bouddha. Des oiseaux maintenant ont adopté comme ciel cet olympe suspendu et nichent dans les creux des sculptures.
Les gros murs du pourtour, et il y en a quelque deux cents mètres, ne sont qu’une seule fresque, tout le panthéon et toutes les légendes racontées sur un même panneau, sans fin ni commencement. Les personnages de grandeur nature sont traités en teintes plates. Comme il fait sombre sous les bas-côtés, les peintres ont distribué avec art des blancs çà et là pour mettre de la lumière et de la légèreté dans la mosaïque un peu lourde et opaque des bleus, des verts, des rouges et des oranges.
Au premier étage, sur les bas-côtés, une large galerie fait le tour de la nef et dessert des chapelles, des bibliothèques, des salles du chapitre, des appartements de réception pour les grands dignitaires de passage. Toutes ces pièces sont peintes à fresque, jusqu’aux embrasures profondes des fenêtres.
Dans l’une d’elles (une chapelle longue au-dessus du sanctuaire), sur un autel monumental les dieux nichent dans des grottes en rocaille. Devant, se dressent deux grands stupas en bronze doré ornés de turquoises. L’un d’eux renferme la momie dorée du fondateur de ce monastère. Elle est assise dans la position rituelle, les mains faisant le geste de la perfection. Par un médaillon vitré, on peut voir sa figure couverte d’or. Le sommet de la tête n’est pas doré, de sorte que la chevelure reste libre. On me dit qu’elle continuera à pousser indéfiniment jusqu’à envelopper le cadavre, et, quand elle formera à ses pieds un lit assez épais, il y naîtra un lotus.
Les soldats n’ont pas dérangé cette momie assise depuis des siècles. Mais l’autre stupa, plus petit, a été brisé, vidé de ses reliques et nous trouvons encore sur le sol des turquoises jaillies de leurs sertissures. On voyait l’intérieur par deux objectifs formant lunette. Au cours de la guerre, les Chinois ont trouvé dans les lamaseries prises plusieurs de ces sarcophages. Une fois, en en brisant un, ils virent un prodige et depuis n’osent plus toucher aux stupas. Dans ce pays, le merveilleux effraie quelquefois, il n’étonne jamais.
Le trésor est enfermé dans une des chapelles du premier. Comme à Chontain, un homme nous suit avec le pot de colle et les bandes. La fenêtre, par précaution, avait été murée, et, pour donner un peu de jour, on en défonce le haut avec une barre de fer. Le mandarin qui aime les étoffes fait déplier aussitôt une broderie de dix mètres de haut sur six de large, un travail fou et un chef-d’œuvre. Sam pii ling, dit-il, possédait une broderie semblable dont le prix était de 10 000 taëls (40 000 francs). La population s’est cotisée et a obtenu qu’on la lui rendît pour 3 000 taëls. Afin de mieux voir la broderie on la descend sur le parvis, et aussitôt le peuple tibétain accourt, les femmes surtout, et se prosterne tout autour. Ils sont émouvants, les pauvres gens, dans cet hommage spontané à leurs dieux confisqués qui, grâce à moi, revoient quelques instants la lumière. Le mandarin les fait chasser par ses soldats.
C’est un sujet de fresque aux personnages de taille naturelle. Les teintes plates sont des soies appliquées et réunies par un dessin brodé. Tout est parfait comme art et comme métier. Les sourcils, le contour des ongles, les plis des phalanges ont la précision de coups de pinceau. Avec de la soie et une aiguille, l’artiste a fait rayonner la béatitude sur le visage des saints. Il exprime tout l’abstrait de leur contemplation, l’apaisement de leur cœur étranger aux plaisirs et aux peines, dans l’unique et étonnante énigme du sourire bouddhique. Je ne me lasse pas, surtout, de contempler leurs mains longues et diaphanes, aux souples cambrures de fleurs. Des mains qu’ont seulement nourries les fruits sauvages et le miel des montagnes; des mains chastes aussi, insignes, non pas de cette vertu austère, armée du cilice, mais d’une sagesse au-dessus de la lutte, dédain sans orgueil de la femme et du désir. Il y a de tout cela répandu sur les images peintes ou brodées des Arhats victorieux. Les artistes tibétains, dépourvus de sensualité, sont des mystiques. Ils se rapprochent de nos primitifs. Chez les Chinois, la sensualité, en s’affirmant, est devenue inspiratrice: c’est de la civilisation antique. La différence est très profonde.
On déroule ensuite une broderie à jours. Elle a un mètre de large et quarante mètres de long. On la suspendait aux galeries, autour de la nef. Dix-huit divinités y sont espacées, suspendues dans une dentelle de fleurs. Chacune porte, au milieu du front, une perle fine.
Le mandarin me fit entendre qu’on pouvait la vendre. Peut-être ne figurait-elle pas sur son catalogue. Il en voulait 4000 roupies (6 000 francs). Les perles seulement valaient bien cela.
On ouvre encore des caisses pleines de coupes, d’encensoirs, de lampes en argent Trois cents paires de cymbales sont entassées dans un coin, et des paniers qu’on ne peut remuer débordent de cloches ciselées, de statuettes en bronze doré aux bras enchevêtrés, de sorte qu’en en tirant une on en pêche encore plusieurs autres. Les plus belles collections lamaïques d’Europe sont moins riches qu’un seul de ces paniers.
Le plafond laisse goutter la pluie, et le cuir de yack, sur les coffres, est verdi de moisissures.
Nous montons sur le toit désert, pareil à un champ. La terre manque par endroits, soulevée par le vent ou entraînée par les pluies, laissant voir de grandes dalles de schiste noir. Ces dalles reposent directement sur les chevrons de cyprès. Par des fissures, le sable coule dans la nef sonore.
Il suffirait d’un peu de terre pour entretenir la terrasse et sauver tout le temple. Mais le génie de la Chine s’y oppose et, bientôt, ces matériaux pesants, montés si haut par les lamas bâtisseurs, s’effondreront dans la ruine. […]

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