LE TIBET 102

DANSES A PATONG
Vers le milieu de la onzième lune de chaque année, les maîtres de Patong officient dans le temple pendant trois jours de fêtes et exécutent les danses sacrées. En religion pôn-bo, le chef de famille est prêtre. Eux seuls ont le droit et le devoir de célébrer ces cérémonies.
Ces trois jours-là, je suis réveillé de bonne heure — le temple est derrière la maison — par les éclats préliminaires des cymbales. La nuit, on ne devrait pas interrompre, mais par respect pour mon sommeil, on ne reprend qu’à l’aurore. Les maîtres, vêtus de leurs beaux habits, sont assis dans leur temple, le long des murs, devant des tables basses. Ils se sont installés confortablement, pour la journée, sur des tapis et des coussins. Devant l’autel une pyramide d’offrandes est dressée, fruits, figurines de beurre et de tsampa. Sur chaque table, un pupitre supporte des piles de feuillets manuscrits d’une belle écriture hiératique, aux capitales rouges, semblable à celle des missels gothiques. Les officiants ont encore devant eux un tambourin double en crânes humains, le chapelet d’ossements, une cloche ciselée et la tasse en bois toujours pleine de thé beurré.
Un des maîtres, celui du fond, un vieux tout à son affaire, armé d’efffoyables lunettes rondes, a foré simplement, pour mieux y voir, un trou dans le mur. Le jet de lumière frappe au sein de l’ombre son vêtement bleu à parements rouges, le vieil ivoire de ses tempes, les cuivres et les argents bosselés de ses instruments de prière.
On psalmodie de cette même voix uniforme, chaude et douce qu’ont tous les lamas, tous les hommes qui prient, au Tibet. Après chaque page de leur psautier, un des maîtres joue sur la clarinette un air qui ondule et pleure longuement, un air indien très ancien, qu’on entend sur les bords du Gange et au fond des temples brahmaniques. Les Tibétains jouent merveilleusement de la clarinette, sans interruption, pouvant respirer par le nez sans que la bouche s’arrête de souffler.
L’après-midi, ils dansent. Le temple est leur foyer et le petit parvis est la scène. Comme spectateurs ils ont la foule des femmes et des esclaves qui chôment ces trois jours et se pressent aux quatre coins de la place. Les danseurs sortent de l’ombre l’un après l’autre, vêtus de robes de soie monumentales et coiffés de masques monstrueux qui oscillent sur leurs épaules. Chacun danse, un moment, dans la porte, puis s’avance avec lenteur, dansant toujours. Tous leurs pas et leurs gestes sont rituels et comptés, la moindre erreur se paie d’une amende. Ils brandissent le poignard magique; leurs bras se tordent en mesure et convergent par moments vers le centre de leur cercle, levés ensemble comme pour un sennent.
Quand les danseurs sont tous sortis, ils font un tour complet, chacun tournant sur lui-même ainsi que les astres au long de leur orbite, puis ils s’enfoncent un à un, avec le même lenteur auguste, dans l’ombre du sanctuaire.
Les danses se succèdent avec peu de variantes. Dans l’une, je reconnais Chagdeur qui m’a demandé la permission de remplir son devoir de maître. Je le reconnais à ses membres de sauterelle et à quelque chose de jeune dans l’allure de cet énorme paquet d’étoffes dont il est le noyau. Il porte un masque cornu, à longues antennes, qui achève son air de grand insecte. Il ne se trompe pas dans la complicaton des pas et des gestes. Malgré son air niais, il a assez de mémoire pour se rappeler des danses qu’on ne répète qu’une fois Tan.
On devine un grand art dans ce spectable, malgré l’interprétation inhabile d’amateurs. Une danse est particulièrement remarquable, qui n’a qu’un seul exécutant figurant un lhadjri ou démon. Le musicien frappe doucement de la tranche de ses cymgales dont le son perlé tinte dans le silence. Le lhadjri danse à pas mous et muets, simulant les esprits impondérables qui dansent sur les nuages.
Le troisième jour, les danses sont comiques. Il y a Poumo raro, la petite fille, qui joue, fait des bêtises et pleure; Atsara, le nègre, dont le masque de suie est fendu d’un rire si violent, que les spectateurs éclatent par contagion. Il y a un masque atrocement drôle de cholérique ou de fou, tordu, vert et décharné. Celui qui le porte figure par ses gestes saccadés la démence et le délire. Il improvise au hasard, selon les provocations des spectateurs. Soudain, il ramasse du crottin et l’enfourne hystériquement dans sa bouche de bois grande ouverte.
Le dernier soir, à l’heure du crépuscule, après qu’on a bien ri de ces pitreries rudes ou naïves, les fêtes se terminent par le chant de l’Om mani padmé. Tandis que les trois plus anciens de Patong lancent des poignées de céréales aux esprits des quatre points cardinaux, la foule entière, hommes et femmes, entonne le mani. Syllabes mystiques dont les savants se perdent à chercher le sens ; mais cri magnifique par son ampleur et sa mélodie douloureuse, où les voix s’élèvent très haut, aussi haut que peut aller l’espérance, et retombent déçues en une plainte profonde. On ne connaît pas d’auteur à ce chant, il est sans artifice de composition. Œuvre des siècles et de tout un peuple, il est une synthèse, le cri même de la détresse et de l’espoir humains, éperdument, éternellement lancé du fond de l’abîme. Il résume toute la religion tibétaine, toutes les religions. Car toutes ne disent-elles pas le même désenchantement, sauf la chrétienne qui a des vieux chants victorieux tout gonflés d’enthousiasme, tels que les autres n’en ont point.
De près, les voix de femmes, moins sages que celles des hommes, sont un peu criardes. Mais à quelques pas plus loin, après le tournant du chemin, d’où l’on ne voit plus le village, il n’arrive que la sublime gerbe d’ensemble. Un voyageur qui, venant à passer, l’entendrait sou¬dain, ne verrait, en regardant autour de lui, que des montagnes désertes.
Avant qu’Adjroup ne fut chrétien, il prenait part à ces danses. Maintenant Tseon Senan, son frère cadet, le remplace dans les cérémonies religieuses, et cela lui enlève beaucoup de son autorité de chef de famille. Ce qui rend sa situation plus fausse encore, c’est qu’au point de vue chrétien, il est célibataire, alors que la loi tibétaine le fait de droit mari de sa belle-sœur. Tel est l’effet de la polyandrie; Eût-il beaucoup d’autres frères cadets, il serait le mari légitime de toutes leurs femmes, pourvu qu’ils demeurassent sous son toit. C’est ainsi que la polyandrie n’exclut pas la polygamie, mais qu’au contraire ces deux institutions remarquables se combinent et se fortifient.
Heureusement pour son cas, Adjroup n’est pourvu, modestement, que d’une seule belle-sœur, très suffisante pour les relations qu’il a, ou plutôt, n’a pas avec elle. La mélancolie de sa position ne réside pas tant dans sa bizarrerie matrimoniale (les Tibétains ne s’étonnent pas de si peu), mais l’autorité, l’influence sur la femme, pierre angulaire du foyer, lui échappe. La femme, objet mobilier, fait partie et partie directrice des biens, des esclaves, des animaux, des champs, de tout ce qui constitue le patrimoine d’Adjroup Gumbo. Aussi, fermiers et clients qui, pendant ses trois ans d’absence, avaient pris l’habitude de s’adresser à son frère, ne peuvent s’empêcher de continuer après son retour. Malgré cela les deux frères s’entendent très bien, sans ombre de jalousie, aussi bien que s’ils devaient se partager la même femme. Cela peut sembler un peu étonnant; on s’égare en effet dans la psychologie des Tibétains. Accommodants avec obstination, ils imposent du moins la sympathie.

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