LE TIBET 103

Dans les cas simples de polyandrie, l’aîné est le mari en titre, et si un des cadets demande à user de ses droits de mari en second, l’aîné ou les aînés doivent quitter la maison, tellement la possession de la femme entraîne celle de tout le reste. Il est censé partir en voyage, mais descend simplement chez un voisin. Le mari intérimaire accroche à la porte sa ceinture ou ses bottes, ou plus ingénument son pantalon. Tant que Taîné verra cette enseigne, il ne rentrera pas. La polyandrie assimile donc la femme à un objet mobilier quelconque dont l’aîné est propriétaire et dont les cadets sont éventuellement usufruitiers.
Les Tibétains ont aussi le mariage à l’essai. Pendant les deux premières années de son mariage, une jeune femme peut rester dans sa famille. Cette période écoulée, si l’un et l’autre époux sont consentants, elle rentre chez son mari. Simple garantie dont elle use rarement. En général, l’hésitation est moins longue; les expériences concluantes ont même souvent précédé le mariage. Pendant mon séjour, une jeune femme, la veille du jour où les deux ans allaient être révolus, se réfugia chez ses parents. Son mari vint la chercher, mais les parents lui dirent froidement qu’il n’avait rien à réclamer. Le mariage date-t- il de sa célébration ou de l’échéance des deux années; autrement dit, les époux étaient-ils mariés? Subtilité que je n’ai pu éclaircir. Je me suis renseigné, mais les Tibétains eux-mêmes ne semblaient pas très bien le savoir; ils n’étaient pas d’accord. Ils trouvaient seulement curieux que j’eusse besoin de tant de précision.
Les jugements portés par l’abbé Desgodins sur la moralité des Tibétains sont d’une sévérité un peu excessive. Le missionnaire semble ignorer que ces «écarts de mœurs» existent partout. Ils sont facilités au Tibet par la promiscuité dans des maisons, privées de notre luxe d’appartements séparés , de portes et de serrures. Peut-on faire un crime aux Tibétains de vivre sans confort? Peut-on réduire la moralité à une question d’architecture? Je trouve au contraire vertueux ce peuple très peu polygame, trop simple pour être vicieux, et qui n’a même pas de prostitution, ce revers inévitable de la monogamie. Il est léger, mais point corrompu. La Chine prude est tout le contraire.
Une manière, chez les femmes tibétaines, de manifester le respect, est de feindre une grande frayeur à votre vue, ou une grande confusion. En cette saison, les filles de Patong portent le fumier aux champs dans de grandes hottes de bambou. Elles font la navette sur le chemin et à chaque retour, avec leurs hottes vides sur le dos, s’arrêtent à bavarder un moment dans ma cour toujours remplie de monde.
Une fois, à cet instant, je descendis. Grande panique aussitôt chez les femmes qui courent vers la porte. Elles s’entre-choquent de leurs hottes flexibles, rebondissant l’une contre l’autre, se coincent finalement dans la porte et s’immobilisent. Grande joie chez les hommes qui se moquent, puis grande joie aussi chez les commères qui ne songent plus à fuir: c’est si bon de rire!
Quelquefois la frayeur n’est pas simulée, même à Patong où je suis connu. Un jour, sur le sentier, à cinquante pas de moi, une enfant avait déjà décampé plus haut sur le flanc de la montagne. Elle se trouva, je ne sais comment, sur un bout de rocher, perchée comme une chèvre, sans plus pouvoir avancer ni reculer, pleurant à chaudes larmes. On dut l’aider à descendre.
Jacques Bacot, Le Tibet révolté, Paris, 1912. Rééd. R. Chabaud, 1988.
ROBERT BYRON
(1932)
L’un des maîtres du récit de voyage en Angleterre, Robert Byron (1905-1941) se rend au Tibet au début des années trente. Il l’aborde par le sud en franchissant l’Himalaya. Comme ses prédécesseurs sur le même chemin — il suit une partie de l’itinéraire de l’expédition de Younghusband de 1903-1904 —, les difficultés et les péripéties abondent. Byron raconte avec beaucoup d’humour et de charme paysages et rencontres.
LE TIBET MÉRIDIONAL ET LA VALLÉE DE CHUMBI
Située dans une cuvette environnée de toutes parts de hautes montagnes, Gnatong compte une vingtaine de maisons, parmi lesquelles un télégraphe et un bureau de poste. A l’hôtellerie, de construction récente, nous prîmes notre déjeuner et nous réchauffâmes au coin d’un feu, moyennant le versement de huit annas par tête. Nous envoyâmes ensuite un télégramme à Yatung, annonçant notre arrivée pour le lendemain — précaution prématurée. Je postai quelques lettres à temps pour la poste descendante, qui avait franchi dans la matinée le Jelep La et que nous croisâmes plus tard — quatre courriers d’aspect indéfinissable.
Cette nuit-là, les étoiles se montrèrent et le matin révéla un ciel sans nuages. Les collines encore éclaboussées de neige étincelaient au soleil. Partant en éclaireur, je poussai mon poney vers le col. Le terrain s’élevait graduellement, et le sol était semé de gentianes en forme de trompettes d’un bleu indescriptible. Un oiseau, d’un bleu d’encre, avec une queue rouille et une tache blanche sur la tête, prit son essor en sautillant sur un bloc erratique. Des hochequeues à moitié blancs voletaient çà et là. Puis je m’engageai à travers une couche de neige épaisse de cinq à dix centimètres. Et, soudain, deux cairns apparurent, de part et d’autre de la piste. Mettant pied à terre, j’aperçus au loin, tout en bas, le Tibet.
Le panorama était spectaculaire, et découvrait une terre s’ordonnant selon une échelle que l’œil n’avait jamais encore contemplée, et dont l’imagination n’avait jamais osé rêver. Aboli à jamais était le bleu de Prusse des Alpes et de l’Himalaya anglais, disparue pour toujours cette teinte informe qui pèse sur la moitié des montagnes du globe. Une nouvelle lumière emplissait l’air, un rayonnement liquide, présage de spectacles sans équivalent sur la surface terrestre. Il n’y avait pas ici de transition graduelle, pas de frontière sans incidents, mais le passage, d’un coup d’œil, du monde que nous connaissions à un monde que je ne connaissais pas. Ce n’était qu’une vision fugitive. Il nous faudrait encore trois jours pour sortir de la vallée de Chumbi, et pour que s’impose à nous la réalité. Mais je savais déjà que j’avais devant moi une terre où le coloris naturel, tel que nous le concevons, n’a pas cours, une terre dont la splendeur affirme une intention plus positive et mystérieuse que la réunion fortuite de la chaleur et de la lumière.
Sous mes yeux la montagne chutait à la verticale, dissimulant la piste qui ne reparaissait que trois cents mètres plus bas, près d’un petit lac dont la froide étendue vert sombre avait l’air d’une incrustation de glace. Ce lac se trouvait sur un palier précaire d’où s’élançait un cirque de montagnes qui rejoignait l’arête sur laquelle je me tenais. Le bas des pentes portait des régiments épars de sapins d’un vert sombre. Au- delà du lac s’ouvrait une vallée qui descendait, descendait toujours dans une brume de déclivités boisée jusqu’à venir buter, soixante kilomètres plus loin, sur un nouveau massif, floraison de bruyère chamois et chocolat où chaque vallée se détachait en noir et où chaque éperon s’embrasait dans le soleil radieux du matin. Le regard s’élevait pour aller se poser bien plus haut sur une ondoyante ligne neigeuse, scintillante ceinture nouée sur le ciel bleu où deux pics étincelants, le grandiose Chomolhari et un autre, nimbés de nuages, assaillaient de leurs cimes le firmament. De part et d’autre, les nuages s’amassaient, et dix minutes plus tard les deux pics avaient disparu. Comme je demeurais à contempler le paysage, j’aperçus, rampant sur le flanc de la montagne, une file d’hommes si minuscules, si microscopiques à cause de l’altitude et de l’éloignement, que mon poney et moi, nous détachant au sommet avec l’Inde pour toile de fond, semblions de taille colossale. Leur approche révéla des coolies du Bhûtân portant de lourdes charges et de curieux ustensiles ménagers. La plupart arboraient des lunettes à verres fumés et l’un d’eux était coiffé d’un chapeau de paille joliment tressé dont la forme évoquait le couvercle d’un panier à linge sale. Tout ce monde prit bientôt pied sur le plus grand des deux caims, et les hommes s’occupèrent plusieurs minutes durant à réarranger la grosse branche qui se dressait au milieu. Cette branche était chargée de drapeaux de prières, oriflammes multicolores en loques, auxquelles les coolies en ajoutaient d’autres, en veillant à les mettre en bonne place. Puis ils poursuivirent leur route, et je demeurai seul en contemplation devant le paysage.

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