LE TIBET 108

Tout en fùmant sa petite pipe chinoise qui ne contient guère que trois bouffées de fumée âcre, Boro nous raconte comment il commandait une sotnia de Cosaques sous Annenkof. Lorsque son chef abandonna la lutte contre les Bolcheviks et décida de demander aux Chinois d’interner ses troupes décimées par le typhus et la faim, Boro fut chargé de préparer leur installation, car il savait bien le kirghize, analogue au turk des populations musulmanes de Dzoungarie. En même temps, il devait récupérer l’argent déposé par Annenkof chez le consul tsariste de Djougoutchak. Dépourvu de passeport, il eut grand-peine à se glisser de l’autre côté de la frontière sans se faire tuer par les patrouilles chinoises et bolchevistes, comme l’avaient été deux Cosaques envoyés avant lui. Il fut arrêté par les Chinois, mais avant d’aller en prison, il exigea une explication au yamen; il y rencontra notre ami de Sining, Lou Houa Pou et réussit à se faire libérer en ne parlant que de sa mission financière. Puis il s’en fut à Goutchen, je crois, et là, sans mentionner ses projets d’installations aux Chinois trop intéressés, il entra en pourparlers avec le doyen des Turkis: c’est ce dernier qui acheta, au prix normal, cinq cents moutons, le riz et la farine nécessaires au ravitaillement de trois à quatre mille hommes. L’internement eut lieu, et ce n’est que quelque temps plus tard qu’Annenkof partit pour Ouroumtchi; il se retira ensuite à travers la Mongolie, où il fut assassiné grâce à une trahison du général Feng, vendu aux Soviets. Mais Boro n’avait pas suivi son chef; il s’établit cmmerçant à Tun-hwang, ce village où Stein et Pelliot explorèrent les fameuses grottes aux 100 000 Bouddhas. C’est là, à quinze jours au nord de Teidjinar, que Smig l’y rencontra pour l’emmener au Tsaidam, où l’on peut s’installer sans permis de séjour, semble-t-il.
Malheureusement, lorsque la révolte musulmane de Khotan éclata, et que Smig décida de s’enfuir avec Norin, Boro se trouvait dans les montagnes et c’est Wang qui hérita du livre de comptes que Smig laissait derrière lui. Maintenant, le fûté Wang, d’associé est devenu maître, mais comme il ne sait guère se faire aimer des Mongols, les affaires ne sont pas brillantes.
Boro est natif d’Amkmolinsk en Sibérie, où il a laissé sa femme et ses enfants; il est extrêmement inquiet, car il n’a plus eu de lettres d’eux depuis quatre ans. C’est depuis lors que sa pipe est devenue pour lui une compagne inséparable. Ce pauvre homme souffre d’une maladie de cœur, et l’altitude du Tsaidam ne lui convenant guère, il aimerait aller à Tientsin, qui est la métropole pour tous ces hommes de l’Asie Centrale. Mais j’atténue ses regrets en lui expliquant combien le commerce chinois décline depuis l’emprise japonaise sur le nord de la Chine, et je lui décris les dizaines de milliers de Russes qui errent sur la côte en quête d’un gagne-pain. […] LA PISTE PERDUE
Aujourd’hui, 15 mai, nous partons vers l’inconnu, vers le sud.
Au centre du Tsaidam, nous sommes à trente ou quarante jours de la ville la plus proche: à l’est Sining, d’où nous venons, au sud Lhassa, à l’ouest Tchertchen où nous voulons aller. Au nord, par-delà les monts Nan Shan, s’étalent les sables du désert. Nous laissons derrière nous les campements de Teidjinar et leurs plaines herbeuses, encadrées de dunes jaunes. Devant nous, les montagnes du Kouen-Louen dont les ombres si bleues semblent autant de morceaux de ciel : là nous attendent les hautes et désertes régions tibétaines, où nous espérons trouver un guide pour nous conduire aux portes de la lointaine Tchertchen.
Nous ne sommes que trois, aucun Mongol n’ayant voulu nous accompagner pour or, ni pour argent. Trois Européens, dont deux ne savent pas un mot de mongol et ne connaissent de la région que ce que leur laisse deviner une carte incomplète. A vrai dire, le Russe Borodichine n’est pas tant un Européen qu’un Asiate, nomade dans l’âme et partout chez lui. Mais c’est un homme de 50 ans dont le cœur peine quand il arrime les charges des bêtes. Et nous ne sommes qu’à 2800 mètres. Et nous devons grimper jusque tout près de 5000 mètres.
Sommes-nous imprudents? Je ne le crois pas, mais ne peux m’empêcher de penser qu’un danger me permettrait d’utiliser enfin mon énergie dormante. Je me demande toujours quelle sera mon attitude dans une difficulté éventuelle et, d’autre part, si confiants que Peter et moi soyons l’un dans l’autre, je ne puis m’empêcher de me demander aussi quelle sera son attitude à lui. Cette curiosité ajoute un certain piquant à notre départ.
La vie est belle… Mais il fait trop chaud et nous avançons sans piste dans un désert absolu de terre grise et dure comme le fond d’un lac asséché. Peter me demande ironiquement si j’ai peur d’avoir froid, car j’ai attaché sur ma selle presque tous mes habits chauds, me méfiant du climat de la Tartarie. Mais rira bien qui rira le dernier! Voici les bras dispersés du Boron Kol dont nous remonterons le cours pendant dix jours; l’eau épaisse et jaune a le reflet huileux des couleurs dont j’ai peint tant de fois le pont de nos bateaux. Puis, nous traversons une région à peine réelle, couverte de dunes en forme de croissants, aux dos striés comme des peaux de tigre.
Et soudain une bourrasque glaciale, d’une violence folle, surgit de l’Ouest. La terre noire se couvre d’un voile de sable blanc qui avance comme la nappe d’écume d’un lac en furie, et le gravier même se soulève. La montagne rocheuse, qui comme une île nous servait d’amer, a disparu. C’est à mon tour de hurler à Peter: «Avez-vous assez chaud?» En bras de chemise, il se débat contre sa veste que le vent l’empêche d’enfiler; mais les claquements de l’étoffe terrifient Greys, qui s’emballe et disparaît avec son cavalier dans un tourbillon. Ce soir- là, épuisés, à bout de souffle et le visage brûlant, nous dressions la tente contre une falaise, au pied des montagnes. Heureusement, une bonne tranche d’antilope ne tarda pas à nous ragaillardir.
Le lendemain, transie de froid, je mets le nez dehors. Notre tente est couverte de neige fraîche et, saturée des platitudes du Tsaidam, je ne me lasse pas d’admirer les noires et austères parois qui s’élèvent de tous côtés. C’est au milieu de giboulées que nous doublons le Kitin Kara — la Froide Montagne noire — enveloppé de brouillard, et toute la journée nous suivons par hauts et par bas le défilé dantesque où roule le jaune Boron Kol. Mon cœur bat lorsque, longeant l’abîme, un chameau heurte sa caisse contre un rocher. Au bas du passage le plus escarpé, un obo témoigne de la crainte pieuse des voyageurs. A son sommet se dresse une curieuse pièce de bois sculptée, me semble-t-il, en forme de fleur.
Dès le second jour, la vallée devient large et déserte, et la rivière y coule invisible au fond d’un canon. Nous avançons sur une large terrasse de gravier rosâtre, d’immenses dunes jaunes d’ocre protègent le pied de la montagne noire, dont les doux sommets neigeux scintillent dans le bleu du ciel. Antilopes et koulanes semblent les seuls habitants de la région, quoique Boro nous fasse prévoir la rencontre de bergers.
L’eau abonde, mais l’herbe sèche est dispersée et Boro a fort à faire, soir et matin, pour ramener les bêtes au camp. Autre ennui, la Perle du Tsaidam est décidément vicieuse : elle s’arrête brusquement et arrache la cheville de bois passée dans son nez sanglant; elle me et crache quand on s’occupe d’elle, et je crains de l’approcher. Le poney de Peter aussi nous rend soucieux ; malade, il s’arrête souvent, tête basse, sans vie, et nous ne l’amenons au camp qu’à coups de cravache, Peter allant à pied.

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