LE TIBET 112

Sachant bien que nous ne recevrons pas de Lhassa l’autorisation souhaitée et certains que nous serons extradés si nous mettons les pieds au Népal, nous décidons de profiter de ce répit pour nous refaire et échafauder un nouveau projet de fuite. A ce moment, jamais nous n’aurions pensé que nous resterions neuf mois dans ce village de l’Himalaya.
Nous passons nos journées à consigner dans notre journal nos observations sur les mœurs et les coutumes de la population et entreprenons des excursions dans les environs. Aufschnaiter met à profit ses dons de dessinateur et dresse le plan topographique de la région. Trois localités seulement sont portées sur la carte: nous en dénombrons plus de deux cents dans un rayon de vingt kilomètres. Avec le temps nous nous risquons de plus en plus loin de Kyirong; les gens des environs se sont habitués à nous et nous laissent faire à notre guise ; Deux choses surtout attirent notre cusiosité : les montagnes et les sources chaudes qui jaillissent à leur pied; La plus abondante coule au milieu d’un bosquet de bambous, proche de la rivière Kosi aux flots glacials. Sortant à une température voisine de cent degrés, l’eau est conduite dans un bassin artificiel où elle se refroidit puis, par l’intermédiaire d’un canal, elle rejoint le torrent.
Au printemps s’ouvre la «saison thermale». L’expression n’est nullement exagérée; les Tibétains se groupent autour des sources, édifient des huttes de bambou et animent ce lieu solitaire, situé à deux heures de marche de Kyirong, de leurs cris et de leurs rires. Hommes, femmes et enfants se baignent nus, sans aucune gêne. Du village, des commerçants apportent du chang et des provisions et le séjour se prolonge durant une quinzaine de jours. Les nobles, qui y viennent faire leur cure, accompagnés de leur suite, s’installent dans des tentes. Vers la fin avril, la saison est terminée; le Kosi, gonflé par la fonte des neiges, déborde et noie la source.
Entre-temps, je fais la connaissance d’un moine. Ancien élève du collège de médecine de Lhassa, il jouit d’une grande réputation et les dons qu’il reçoit à titre d’honoraires suffisent à lui assurer l’aisance. Sa thérapeutique est variée et originale. Pour guérir les maladies nerveuses, il pratique l’imposition d’un sceau sacré. En cas de maladies graves, il cautérise l’épiderme du patient à l’aide d’un fer rouge. J’ai été une fois le témoin d’une semblable opération; il s’agissait de ramener un moribond à la vie. L’effet fut radical, mais il est douteux que tous les malades résistent à cette «cure» de cheval. Le même procédé sert d’ailleurs pour guérir les bêtes sauvages. C’est tout dire!
Tout ce qui touche à la médecine m’a toujours intéressé et j’entame de longues discussions avec le moine-médecin. Un jour, en confidence, il me révèle qu’il connaît exactement les limites de son pouvoir. Aussi pour ne pas encourir la responsabilité d’accidents «possibles» préfère- t-il changer fréquemment de village et de région…
SAINT-SYLVESTRE TIBÉTAINE
Au Tibet, la division du temps est déterminée par les phases lunaires et les années sont caractérisées par une double dénomination combinant les «Douze animaux» et les «Cinq éléments».
Nous sommes à la veille du 15 février, qui correspond ici au premier jour de l’année. C’est la fête par excellence, les autres étant le jour anniversaire de la naissance et celui de la mort du Bouddha. Dès la nuit, nous sommes réveillés par les chants des mendiants et des moines errants qui vont de maison en maison solliciter les offrandes des âmes pieuses. Le lendemain, à l’aube, on fixe sur les toits de jeunes sapins, ornés de drapeaux à prières; les litanies succèdent aux cantiques et la population se dirige vers les temples pour offrir aux dieux de la tsampa et du beurre dont on remplit à pleins bords d’immenses chaudrons de cuivre. Après avoir ainsi satisfait les dieux, chacun implore leur bénédiction tandis que des écharpes blanches viennent orner les statues devant lesquelles ils se prosternent.
Jeunes ou vieux, riches ou pauvres font preuve de la même ferveur religieuse. Aucun peuple ne peut rivaliser avec les Tibétains sur le chapitre de la dévotion ; aucun ne conforme aussi étroitement son mode de vie, son comportement aux prescriptions de la foi. Oraisons et prières ne sont pas les seules manifestations du Nouvel An lamaïste. Sept jours durant, sous le regard attendri des moines, la population danse, chante et boit. Dans chaque maison, la famille se réunit pour un festin solennel.
Les réjouissances battent encore leur plein quand, brusquement, le paysan qui nous héberge demande à me voir. Sa sœur cadette vient de tomber malade et il me mène jusqu’à sa chambre. La pauvre fille me tend des mains brûlantes de fièvre. Quand mes yeux se sont habitués à la pénombre, le spectacle que je découvre me fait reculer précipitamment; la jeune femme, en excellente santé quarante-huit heures plus tôt, est méconnaissable. J’ai beau n’être pas médecin, un coup d’œil me suffit: c’est la variole. Le mal a gagné la langue et la gorge et c’est à peine si la malade parvient encore à articuler. Trop tard! Je ne puis que la consoler de mon mieux avant de sortir de la pièce et me laver à grande eau, en espérant que l’épidémie ne gagnera pas le village. Aufschnaiter, appelé lui aussi en «consultation», confirme mon «diagnostic». Deux jours plus tard, la jeune fille meurt et nous avons le triste privilège d’assister à ses funérailles.
Le sapin qui orne le faîte du toit est descendu et, le lendemain, dans l’aube grise, un fossoyeur vient chercher le cadavre enveloppé dans un linceul blanc, puis le charge sur ses épaules. Trois hommes forment le cortège funèbre. Aufschnaiter et moi venons ensuite. A cinq cents mètres du village, le fossoyeur s’arrête et dépose son fardeau sur un tertre; des corbeaux et des vautours gîtent sur les branches des arbres. Que va-t-il se passer? Un homme armé d’une hache commence à dépecer le cadavre; un second, accroupi, marmonne des prières, cependant qu’un troisième chasse les oiseaux. Enfin, l’opération terminée, le fossoyeur broie les os pour qu’eux aussi puissent disparaître dans le bec des vautours. Deux heures plus tard, il ne restera rien de la dépouille mortelle.
Cette pratique, barbare en apparence, s’explique par des mobiles religieux; pour le Tibétain, un corps sans âme n’est qu’une enveloppe, un vulgaire objet; plus tôt il disparaît et mieux le défunt s’en trouve. Seuls les cadavres des nobles et des grands lamas sont incinérés; les autres sont dépecés à la hache et au couteau. Quant aux pauvres et aux mendiants leurs dépouilles sont jetées en pâture aux poissons qui, en l’occurrence, remplacent vautours et corbeaux. Si quelqu’un meurt d’une maladie suspecte, des fossoyeurs spécialement appointés par le gouvernement se chargent de l’inhumer.
Au-dessus de notre maison, pendant quarante-neuf jours, le toit reste vide, en signe de deuil; c’est seulement à l’expiration de ce délai que le propriétaire hisse de nouveau un sapin omé de banderoles, en présence de moines qui prononcent des prières, soufflent dans leurs trompes et battent du tambour. Tout cela, bien entendu, coûte fort cher; aussi, le produit de la vente des bijoux ou des biens du défunt sert-il au financement de la cérémonie et à l’achat du beurre nécessaire à l’alimentation des lampes qui brûlent sans interruption.

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