LE TIBET 113

Nous reprenons nos courses quotidiennes dans les environs. La neige qui recouvre les pentes alentour nous donne l’idée de façonner des skis et de nous exercer. Aufschnaiter coupe deux jeunes bouleaux que nous faisons dégrossir par le menuisier du village avant de les faire sécher au feu. De mon côté, je confectionne deux bâtons et des courroies. Aidés du menuisier, nous parvenons à fabriquer deux paires de «planches», sinon élégantes, du moins utilisables. Enfin, nous formons les spatules, en nous servant de grosses pierres en guise de presses.
Fiévreusement, nous nous apprêtons à faire nos premiers essais lorsqu’un messager des bônpos se présente et nous invite à le suivre auprès de ses maîtres. Ceux-ci nous enjoignent de limiter nos promenades aux environs immédiats de Kyirong. Nous avons beau protester, on nous objecte que, s’il devait nous arriver malheur, Lhassa ne manquerait pas de rejeter la responsabilité sur les autorités du district. L’argument est spécieux et les bônpos jugent utile de le renforcer en déclarant que, soucieux de notre bien-être, ils nous mettent en garde contre les loups, les panthères et les chiens sauvages qui errent dans la contrée. Nous ne sommes toujours pas convaincus; ce prétexte cache une autre raison : la crainte que nos excursions dans les montagnes ne suscitent la colère des dieux qui les habitent. Pour l’instant, nous ne pouvons faire autrement que de nous soumettre.
Pendant trois semaines, nous observons strictement les prescriptions, puis un jour la tentation l’emporte. Toutefois, nous décidons de recourir à un stratagème. Nous installons un campement dans le voisinage des sources d’eau chaude, à une demi-heure de marche du village et faisons des navettes. Peu à peu, les habitants s’habituent à ne pas me voir rentrer; une nuit, j’en profite, pour prendre les skis et les transporter au camp. Le lendemain matin, dès l’aube, Aufschnaiter et moi montons au-dessus de la limite des arbres et nous livrons avec allégresse aux joies du ski. Nous avons beau manquer de pratique, nous n’en sommes pas moins étonnés des résultats. Personne ne nous voit et nous recom¬mençons quelques jours plus tard. Malheureusement, nous cassons nos spatules et enterrons les restes des skis pour ne pas éveiller la méfiance. Jamais les habitants de Kyirong ne se sont doutés que nous avons «chevauché la neige», locution tibétaine qui traduit le verbe «skier».
Au début du printemps, aussitôt que la neige fond, la population se rend dans les champs et commence les semailles. Une fête analogue à notre fête des Rogations se déroule; moines et lamas se rendent en procession dans la campagne; suivis des habitants qui portent les cent huit livres composant le Kangyur.
Plus la température se fait clémente, moins Armin, mon yak, la supporte. Je fais appel au «vétérinaire» local qui prescrit l’absorption de «rate d’ours». Pour lui faire plaisir mais sans grande conviction, je fais l’achat du précieux remède; ainsi qu’il fallait s’y attendre, l’effet est nul. Mon fidèle compagnon dépérit de jour en jour et je dois me rendre à l’évidence : si je tiens à conserver sa viande, autant le faire abattre sans délai. Je m’adresse au boucher; il. vit à l’écart, en compagnie des forgerons dont le métier est le plus méprisé de tous. A titre de rémunération il recevra la tête, les pieds et les intestins d’Armin. J’assiste à l’opération et constate qu’en cette matière les tueurs tibétains sont plus humains que leurs collègues européens. On attache les pattes de l’animal puis, une fois qu’il est sur le flanc, d’un geste brusque le boucher l’éventre et arrache l’aorte. La mort est instantanée. Grands seigneurs, nous effectuons une distribution générale de côtelettes et de filets et faisons fumer les morceaux; ils nous serviront lors de la fuite que nous projetons.

DERNIERS JOURS A KYIRONG
Dans le courant de l’été, les bônpos nous convoquent une nouvelle fois et nous invitent énergiquement à abréger notre séjour.
Quelques jours auparavant, des commerçants népalais de passage à Kyirong nous avaient confirmé que la guerre en Europe était terminée. Cependant, je n’ai pas oublié qu’après la Première Guerre mondiale deux ans se sont écoulés entre l’armistice et la libération des prisonniers détenus aux Indes. En ce qui nous concerne, la situation ne se trouve en rien modifiée; il suffirait que nous franchissions la frontière pour nous retrouver, dans un délai plus ou moins bref, derrière les barbelés d’un camp d’internement.
Or, maintenant que nous parlons à peu près couramment la langue et que nous disposons de l’expérience nécessaire, pourquoi ne pas en profiter pour explorer les hauts plateaux et les steppes habitées par les nomades? Si nous avons abandonné l’espoir de rentrer rapidement en Allemagne, la chance aidant, peut-être pourrons-nous rejoindre le territoire chinois?
Afin d’apaiser les bônpos, nous leur promettons de quitter Kyirong au début de l’automne mais à condition qu’eux-mêmes nous laissent une grande liberté de mouvements. Ils nous l’accordent sans difficulté. A dater de ce jour, les excursions que nous faisons n’ont plus qu’un seul but : découvrir un col permettant d’atteindre le plateau sans avoir à effectuer le détour par Dzongka.
Au cours de ces randonnées nous faisons plus ample connaissance avec la faune de la région; elle comprend entre autres des singes, qui, venus du Népal, ont remonté les gorges du Kosi et se sont fixés aux alentours de Kyirong et dans les forêts avoisinantes. Pendant un mois, chaque nuit, des yaks ont été emportés par une panthère que les chasseurs ont cherché en vain à capturer. A titre de précaution, chaque fois que nous nous aventurons dans la montagne, nous emportons une boite de poivre en poudre; ceci pour les ours. Ces animaux s’attaquent en effet à l’homme pendant le jour. A plusieurs reprises, j’ai vu des bûcherons dont le visage portait de profondes cicatrices causées par leurs griffes. En revanche, la nuit, il suffit de menacer l’animal d’une torche allumée pour le faire fuir.
Désireux d’entretenir ma force physique, j’aide les paysans à battre leur grain et à labourer leurs champs ou bien j’abats des arbres et coupe le petit bois. Aguerris par le climat et la nature hostiles, les habitants de Kyirong sont d’une résistance exceptionnelle. Non contents de travailler du matin au soir, ils adorent se mesurer entre eux aux jeux de force et d’adresse. Chaque année a lieu un concours sportif qui se prolonge pendant plusieurs jours. Courses de chevaux, tir à l’arc, sur cible et en hauteur et sauts en sont les principales épreuves. Les individus les plus forts s’essaient à soulever une lourde pierre qu’ils doivent ensuite transporter sur une distance donnée.
Au grand amusement des spectateurs, je participe aux différentes épreuves. Il s’en faut de peu que je remporte la course à pied. Dès le début, je prends la tête, mais au moment où je m’apprête à fournir un dernier effort, mon concurrent le plus proche m’attrape soudain par mon fond de pantalon. Abasourdi par ce comportement insolite, je reste cloué sur place, incapable d’avancer. Profitant de ma stupeur, l’individu démarre et s’empresse de toucher le but. Les Tibétains ont une curieuse conception du sport en général : toutes les ruses sont bonnes. Je venais d’en avoir la preuve ! Des rires bruyants saluent le moment où l’on me remet l’écharpe réservée au second vainqueur.
En dehors même de ces festivités, la vie n’est nullement monotone; en été, la circulation des caravanes est incessante. La récolte terminée, Népalais et Népalaises montent à Kyirong pour échanger leur riz contre des barres de sel. Le sel tibétain recueilli sur les rives des lacs saumâtres du plateau de Chang-tang fait l’objet d’un important commerce d’exportation et des caravanes de yaks l’amènent à Kyirong. Entre cette localité et le Népal le transport se fait uniquement à dos d’homme, par des sentiers qui serpentent au fond des gorges et des ravins; souvent, des marches taillées dans le roc constituent le seul passage. La plupart des portefaix sont des Népalaises, robustes montagnardes qui parcourent les pistes, courbées sous leurs charges et se glissent à la file à travers l’Himalaya.
Mais les Népalais ne le leur cèdent en rien, témoin le curieux spectacle auquel il me fut un jour donné d’assister. La religion tibétaine interdit le ramassage du miel et de la cire dont se nourrisse les abeilles. Mais qu’à cela ne tienne : ici comme ailleurs, les lois sont faites pour être tournées; au lieu de récolter eux-mêmes, les Tibétains laissent donc les Népalais le faire à leur place et leur achètent ensuite le produit de leur cueillette.

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