LE TIBET 114

Voici comment procèdent ces «chasseurs de miel» :
A l’aide de cordes dont certaines mesurent jusqu’à soixante mètres, ils se font descendre, au péril de leur vie, dans les gorges. D’une main, l’homme tient une torche dont la fumée éloigne les abeilles de leur nid; de l’autre il se saisit des rayons et les dépose dans un seau attaché à un filin. La réussite est fonction de la parfaite coordination des mouvements de celui qui fouille le rocher et de ceux qui le maintiennent au-dessus du vide car le bruit des torrents étouffe les appels et les cris. Une fois de plus je déplore de ne pas avoir de caméra pour filmer cet exercice périlleux et unique en son genre!
Cependant la saison des pluies touche à sa fin. Aufschnaiter et moi reprenons nos recherches dans la région voisine de Kyirong, explorant systématiquement chaque vallée en quête d’un passage donnant directement accès sur le plateau.
Chemin faisant nous trouvons partout des fraises; malheureusement, les plus belles et les plus grosses sont toujours cachées dans les taillis où abondent les sangsues. Les bestioles s’introduisent par tous les interstices de nos vêtements. Elles parviennent même à se glisser dans les chaussures en se faufilant à travers les œillets. Une fois gavées, elles lâchent prise d’elles-mêmes, laissant une plaie qui continue à saigner et s’infecte. Ces sagnsues sont un véritable fléau: dans certaines vallées les mammifères en sont couverts. Je ne connais qu’un moyen de s’en protéger: tremper chaussettes et bas de pantalon dans de l’eau salée et les enfiler tels quels.
Le bilan de notre exploration est maigre: de nombreux croquis mais toujours pas de col susceptible de favoriser notre fuite. Ceux que nous découvrons seraient impraticables sans matériel d’alpinisme; or, nous n’en possédons pas. Découragés, nous adressons une requête au gouvernement du Népal et lui demandons l’assurance que nous ne serons pas livrés aux Anglais. Nous ne recevons bien entendu aucune réponse. Deux mois nous séparent de l’automne, nous accélérons nos préparatifs. Afin de grossir le capital dont nous disposons, je confie notre cagnotte à un banquier au taux habituel d’intérêt — c’est-à-dire 33%. Je n’allais pas tarder à le regretter, mon débiteur ne respectant pas ses engagements et mettant en péril nos plans d’évasion.
Depuis sept mois que nous séjournons à Kyirong, nous avons lié de solides liens d’amitié avec la population; paisibles et travailleurs, les habitants de Kyirong sont aux champs du matin à la tombée de la nuit. La main-d’œuvre est rare dans la contrée; aussi la misère y est-elle inconnue bien que de nombreux moines vivent en parasites aux crochets de la population. Cependant, les paysans sont riches et il n’est que d’examiner les coffres contenant les habits de fête pour s’en convaincre.
La domination qu’exercent les moines au Tibet est absolue; c’est l’exemple type de la dictature cléricale. Ils tiennent le pays à l’écart de toute influence extérieure qui risquerait de saper la leur propre. Eux- mêmes connaissent parfaitement les limites de leur pouvoir, mais quiconque émettrait des doutes à ce propos encourrait leur vindicte. Aussi certains moines voient-ils d’un mauvais œil les bonnes relations que nous entretenons avec la population. Notre attitude et nos actes sont la négation de leurs superstitions et de leurs pratiques religieuses : nous errons la nuit dans la forêt et les esprits nous laissent en paix, nous escaladons impunément les sommets sans faire au préalable les offrandes rituelles. Bref, ils se méfient de nous et nous attribuent une puissance surnaturelle; à leurs yeux, nos promenades ont une signification cachée. Sans aucun doute nous cherchons à nous isoler pour nous entretenir avec les génies.
Voici l’automne: l’heure a sonné de prendre une décision lourde de conséquence. Dix-huit mois se sont écoulés depuis notre départ de Dehra-Dun et, bien que la guerre ait pris fin en Europe, notre situation, elle, n’a pas changé. Nous en sommes toujours à attendre un permis de séjour. Pour atteindre Kyirong, nous avons couvert une distance approximative de huit cents kilomètres.
Instruits par l’expérience, nous avons définitivement renoncé à gagner le Népal, et prudents — ce dont nous nous féliciterons — nous avons établi un dépôt de vivres à une vingtaine de kilomètres de Kyirong, sur la piste menant à Dzongka. Déjà, des chutes de neige annoncent un hiver précoce; la saison est on ne peut moins favorable à la réalisation de notre plan qui prévoit la traversée des hauts plateaux en direction de la Chine, mais nous n’avons pas le choix : quitter Kyirong s’impose sans délai.
L’installation de notre dépôt terminée, nous entreprenons de fabriquer une lanterne. Nos allées et venues ont sans doute été jugées suspectes et nous sommes soumis à une surveillance de tous les instants. Des «mouchards» observent nos faits et gestes; pour fabriquer en paix notre lumignon, nous escaladons une montagne des environs. Avec une couverture de livre et du papier tibétain, nous confectionnons une sorte de lampion; le godet est remplacé par une petite boîte métallique remplie de beurre. Ce lampion est indispensable; comme jadis, nous marcherons la nuit et nous nous cacherons le jour aussi longtemps que nous traverserons des régions habitées.
Aufschnaiter partira le premier pour donner l’impression qu’il s’agit d’une simple excursion. Le 6 novembre 1945, il quitte le village en plein jour, son sac sur le dos, emmenant avec lui mon chien, cadeau d’un noble de Lhassa dont j’ai fait la connaissance à Kyirong. […] LES TOITS DU POTALA BRILLENT AU SOLEIL
Le 15 janvier 1946, nous partons pour la dernière étape. Débouchant de la région de Tôlung, nous pénétrons dans la large vallée du Kyitchu; tout à coup, à un détour du chemin, nous apercevons dans le lointain les toits dorés du Potala, palais d’hiver du Dalaï Lama et monument caractéristique de Lhassa. Ma joie est telle que j’ai grande envie de me jeter à genoux comme un pèlerin.
Depuis notre départ de Kyirong, nous avons couvert une distance de mille kilomètres; nous avons marché pendant soixante-dix jours, avec seulement cinq jours de repos intermédiaires, parcourant quotidien¬nement une moyenne de quinze kilomètres. La traversée des hauts plateaux du Chang-tang nous a pris, à elle seule, un mois et demi, mais la vue des toits du Potala qui luisent au soleil, nous fait oublier les fatigues passées et les énormes ampoules que nous avons aux talons. Avant de franchir les derniers kilomètres, nous nous arrêtons au pied d’un tumulus élevé par des pèlerins, afin de permettre au caravanier qui nous accompagne de faire ses oraisons.

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