LE TIBET 115

Aux abords de Lhassa, des caravanes nous croisent ou nous dépassent sans cesse. Un peu partout, aux endroits propices, des marchands ont dressé leurs éventaires, et friandises et petits pains au beurre excitent notre convoitise. Je déplore plus que jamais d’être démuni d’argent tibétain, la dernière roupie que nous possédons étant destinée à rétribuer l’ânier qui nous escorte.
Plus nous approchons de la capitale, plus elle nous apparaît conforme aux descriptions qu’on en a faites. Face au palais du Dalaï Lama, se dresse le Chagpori, colline dont le sommet est occupé par les bâtiments d’une des deux écoles de médecine. Notre attention a beau être attirée par le Potala et le Chagpori, la masse du monastère de Drebung, à sept kilomètres de la métropole, nous fascine. Cette lamaserie, habitée par dix mille moines, constitue une véritable ville; construite en pierres, elle est dominée par des centaines de clochetons et d’aiguilles dorés qui surmontent sanctuaires et oratoires. Nous passons à deux kilomètres de cette cité sainte, et pendant une heure, nous ne cessons de la regarder, subjugués par son allure imposante et la majesté de son site.
Un peu plus bas, également édifié en terrasses, se dresse le couvent de Nechung, haut lieu du Tibet. Là, réside une réincarnation d’une divinité bouddhique qui, par ses prédictions, oriente le cours de la politique locale; fréquemment le gouvernement vient consulter l’oracle. Un peu plus loin s’étendent des prairies bordées de saules, pacages réservés aux chevaux du Dalaï Lama.
Une immense muraille en pierres de taille dissimule le palais d’été du souverain; nous la longeons pendant une heure. Peu après nous apercevons, en dehors de l’enceinte de Lhassa, les bâtiments de la mission commerciale britannique cachée derrière des bouquets de bouleaux. L’ânier qui accompagne nos bagages s’imagine que nous avons l’intention de nous y rendre et nous devons faire assaut d’éloquence pour le détromper. J’avoue que, dans nos moments de désarroi, nous avons envisagé à plusieurs reprises de faire appel aux Anglais; le désir de nous retremper dans une ambiance civilisée et de reprendre contact avec des Européens nous y poussait parfois. Mais, à la réflexion, nous avons préféré remettre notre sort entre les mains des vrais maîtres du pays et faire confiance à l’hospitalité tibétaine.
Plus nous approchons, moins on nous remarque; c’est à peine si, de temps à autre, un cavalier se retourne sur sa selle. Quelle différence entre les chevaux que nous croisons et ceux de l’ouest du Tibet; si ceux- là étaient chétifs, ceux-ci paraissent bien nourris et en excellente fonne et leurs cavaliers se distinguent par leur aspect soigné et la richesse de leurs vêtements. Même si les passants s’aperçoivent qu’ils se trouvent en présence d’Européens, cela ne paraît nullement les surprendre. Pourtant, nous l’avons su plus tard, ils seraient tombés des nues s’ils avaient pu se douter que nous étions démunis du laissez-passer indispensable. Le fait que nous soyons parvenus aux portes mêmes de Lhassa impliquait que nous possédions l’autorisation de nous y rendre.
Si le Potala se détache, isolé sur un piton, la ville elle-même reste cachée. Une porte monumentale, flanquée de deux chôrten, enjambe le thalweg entre les deux collines et donne accès à la cité sainte. Une vague d’appréhension nous envahit soudain: les livres que nous avons lus ne mentionnent-ils pas la présence de gardes armés? Nous avons beau écarquiller les yeux, les seuls gardiens sont des mendiants qui quêtent une obole. Mêlés aux passants, nous franchissons le seuil; l’ânier désigne un groupe de maisons, à gauche de la route que nous suivons, et nous explique qu’il s’agit des premiers faubourgs. De nouvelles prairies leur font suite. Ni Aufschnaiter ni moi ne soufflons mot; la pensée que nous foulons le sol de la ville interdite nous bouleverse.
A notre gauche, le mur vertical du palais nous écrase de sa masse; arrivés près du pont de la Turquoise, nous apercevons enfin les clochetons dorés du grand temple. La nuit est proche et le froid vif. C’est le moment de chercher un gîte. Il ne s’agit plus, comme à Changtang, d’approcher d’unte tente et de demander l’hospitalité. Cependant hôtels et caravansérails sont inconnus à Lhassa et nous devons nous attendre à ce que tout individu que nous accosterons s’empresse de nous dénoncer. A notre première tentative, nous tombons sur un serviteur qui feint de ne pas nous entendre; à la seconde, la porte d’une maison s’ouvre sur une servante. Ahurie, elle pousse un cri et appelle sa maîtresse. Nous lui demandons l’autorisation de passer la nuit sous son toit, mais, levant les mains, elle nous supplie de poursuivre notre chemin et justifie son refus en déclarant que, si elle cédait à nos instances, elle serait fouettée par ordre du gouvernement. Jamais nous n’aurions cru que les instructions fussent aussi strictes, mais pour rien au monde nous ne voudrions être cause d’un châtiment injuste. De ruelle en ruelle, nous parvenons presque à l’autre extrémité de la ville sans oser tenter une nouvelle fois la chance. Une maison devant laquelle nous nous arrêtons enfin donne une impression de richesse et, dans la cour, nous apercevons des étables et des chevaux. De nouveau, les domestiques refiisent catégoriquement de nous laisser franchir le portail. Feignant de ne pas comprendre, nous déchargeons notre âne et passons outre. De son côté, l’ânier, qui commence à deviner l’irrégularité de notre situation, insiste pour nous quitter au plus vite. Le temps de recevoir son salaire et il disparaît sans demander son reste. Les serviteurs, découragés par notre attitude résolue, donnent libre cours à leur désespoir; ils nous implorent, se lamentent, nous invitent à vider les lieux, se retranchent derrière leur bônpo et arguënt de la punition qui les attend si nous ne partons.
Nous avons beau compatir, la fatigue l’emporte sur nos scrupules et nous faisons la sourde oreille. Autour de nous, la foule se rassemble; attiré par les cris et les imprécations, un cercle de curieux se forme et la vue de nos pieds couverts d’ampoules suscite la pitié. Certains se contentent de hocher la tête d’un air compréhensif, mais une femme prend l’initiative de nous apporter du thé au beurre. Son exemple fait merveille, et, bientôt, les cadeaux s’accumulent: tsampa, bois pour faire le feu. Les donateurs sont les mêmes personnes qui, tout à l’heure, nous refusaient l’hospitalité. Peut-être essayent-elles de nous faire oublier leur mauvais accueil ou expriment-elles ainsi leur satisfaction de nous voir installés ailleurs que chez eux. Nous commençons à nous restaurer quand, tout à coup, quelqu’un nous adresse la parole en un anglais impeccable. Malgré l’obscurité, nous reconnaissons un Tibétain et je lui demande si, par hasard, il ne serait pas l’un des quatre nobles qui ont fait leurs études à Rugby, en Angleterre. L’inconnu le dénie, mais nous dit qu’il a passé quelques années aux Indes, d’où ses connaissances linguistiques. Il offre de nous faire apporter des provisions par ses serviteurs, mais n’est pas moins catégorique que ses compatriotes en ce qui concerne le logement : sans la permission des autorités municipales, il ne peut prendre la responsabilité de nous héberger. Sur ces mots, il s’éloigne et nous apprenons de la bouche des curieux qui nous entourent que l’inconnu est un haut personnage, un certain Thangme.

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