LE TIBET 116

Nous continuons à converser à la lueur du feu de bois quand, fendant la foule, des domestiques se présentent et nous invitent à les suivre. Sans même attendre notre réponse, ils se saisissent de nos bagages et nous précèdent. En chemin, ils nous révèlent que leur maître, Thangme, est le «grand chef de l’électricité». Chaque fois qu’ils font allusion à lui, ils le qualifient de kungô, c’est-à-dire d’Excellence. C’est la formule de politesse la plus courtoise et nous décidons de l’employer aussi. Dieu soit loué, Thangme habite dans le voisinage! A la tête d’une nombreuse escorte, nous parvenons bientôt devant sa maison. Il nous attend en haut de l’escalier, avec, à ses côtés, sa jeune femme, une jolie Tibétaine. Notre premier geste consiste à nous débarrasser de nos manteaux de mouton, luisants de crasse et infestés de poux; des serviteurs les emportent avec diligence. De la main, Thangme nous invite à prendre place. «Le magistrat municipal m’a donné l’autorisation de vous loger, mais pour une seule nuit, nous annonce-t-il; ensuite, il appartiendra au Conseil des ministres de prendre une décision définitive.» Pour l’instant, cela nous suffit; le simple fait de nous savoir les hôtes, à Lhassa, d’une famille noble nous comble de joie. Dans la pièce où nous sommes on a dressé deux lits ou plutôt deux divans, recouverts de tapis, près desquels ronfle un poêle de fonte. Des fagots de genévrier l’alimentent: c’est là je le sais, un luxe et une faveur spéciale, car le combustible a dû être amené de très loin à dos de yak. Notre hôte ne se lasse pas de nous poser des questions: «D’où venez-vous? — Du Changtang. — Qui êtes-vous? — Deux prisonniers de guerre évadés des Indes. Deux Allemands. — Et vous avez fait tout ce chemin à pied ! » Sa stupéfaction est manifeste; de mémoire de Tibétain, les voyageurs qui ont réussi à traverser vivants les hauts plateaux du nord-ouest, infestés de brigands, se comptent sur les doigts de la main. Le luxe qui nous entoure fait paraître notre accoutrement plus minable encore; nos vêtements qui, jusqu’ici, représentaient toute notre richesse et possédaient à nos yeux une valeur énorme, perdent brusquement tout prestige. Notre plus vif désir est de nous en débarrasser sans tarder et d’en revêtir de neufs. Prétextant notre fatigue, nous demandons l’autorisation de nous retirer et nous nous endormons aussitôt. Depuis que nous avons quitté Kyirong, c’est la première fois que nous nous couchons sans crainte… Le lendemain, dès notre réveil, des seviteurs arrivent, porteurs de thé et de pâtiseries et nous déjeunons au lit. Puis on nous donne de l’eau chaude et nous pouvons enfin nous laver et nous raser. Pour compléter la métamorphose, un coiffeur paraît, un musulman qui nous propose de nous couper les cheveux et de remettre un peu d’ordre dans nos tignasses. Si le résultat n’est pas un chef-d’œuvre, il suscite cependant l’admiration des spectateurs. Pour les Tibétains, la question de la coiffure est évidemment simplifiée: la majorité a la tête rasée ou porte des nattes. Vers midi, Thangme revient et apporte des nouvelles rassurantes. Le ministre chargé des relations avec l’extérieur lui a accordé une audience et l’a assuré de sa bienveillance à notre égard. De toute manière, contrairement à ce que nous avions craint, nous ne serons pas livrés aux Anglais. Le droit d’asile nous est accordé à titre temporaire, mais seul le régent, la plus haute autorité du Tibet pendant la minorité du Dalaï Lama, alors âgé de onze ans, statuera définitivement sur notre cas Pour l’instant, il séjourne au monastère de Taglung Tra où il fait retraite. En attendant, le ministre nous prie de bien vouloir rester dans la maison de Thangme, ceci dans notre propre intérêt et pour nous mettre à l’abri des fanatiques que notre présence dans la ville sainte risquerait de choquer. Cette décision nous comble d’aise; depuis des mois nous sommes en route et la perspective d’un repos forcé est loin de nous déplaire. Nous apprenons, par les journaux qu’on nous apporte, qu’ici et là dans le monde des désordres se sont produits et que des prisonniers de guerre allemands travaillent encore en Angleterre et en France. Trois jours plus tard, un bônpo, délégué par l’administration communale, se présente, accompagné de six policiers; sales et débraillés, on les prendrait plutôt pour des bandits de grand chemin. Le fonctionnaire s’excuse fort poliment de devoir fouiller nos bagages, puis nous demande de lui raconter les péripéties de notre fuite de Kyirong. Comme nous le questionnons sur les raisons de sa démarche, il nous répond que ces renseignements lui permettront de confondre les gouverneurs de districts intéressés et de les punir de leur négligence, car, ajoute-t-il, permettre à deux étrangers de se glisser sans encombre jusqu’à Lhassa frise la trahison. En conséquence, nous précisons que nous avons évité les agglomérations où siègent les autorités provinciales pour nous épargner toute rencontre. Sur ce, notre interlocuteur nous révèle avec le plus grand sérieux qu’il a cru un moment à une invasion du Tibet par les Allemands, les habitants de Lhassa à qui nous avons demandé asile s’étant empressés de le mettre au courant de cette démarche insolite. Il avait conclu à la présence de nombreux détachements arrivés de plusieurs directions à la fois. L’envoyé des autorités municipales clôt la discussion en déclarant que le Tibet et Lhassa sont strictement interdits aux étrangers et que le gouvernement entend bien préserver cet isolement. «Où irions-nous, conclut-il, si chacun était libre de franchir l’Himalaya à sa guise?» Que se produirait-il en effet dans une telle éventualité? Ceci : un tel introduirait dans le pays un véhicule à roues qui, tôt ou tard, remplacerait le portage à dos d’homme et se substituerait au yak; marchant sur les traces du premier, un autre étranger, armé d’une seringue et de pénicilline, entreprendrait de chasser les maladies vénériennes des tentes des nomades et des palais des nobles. Mais le troisième et le quatrième retrousseraient leurs manches et arracheraient au sol tibétain l’or et les minerais qu’il contient. Torrents et rivières actionneraient bientôt des turbines; sur les cols, où à l’heure actuelle claquent au vent des banderoles et oriflammes, se dresseraient des pompes à essence et des hôtels de tourisme. Enfin, chassant les dieux de leurs derniers trônes terrestres, remonte-pentes et funiculaires se lanceraient à l’assaut des montagnes. C’est précisément contre cette invasion que le Tibet et son gouvernement entendent se prémunir!

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