LE TIBET 117

NOTRE ARRIVÉE DANS LHASSA
Déjà, la nouvelle de notre arrivée a fait le tour de la ville et nous défrayons la chronique; les visiteurs commencent à affluer.
La femme de Thangme, parfaite maîtresse de maison, sort son argenterie. Les tasses à thé sont des coupes de porcelaine enchâssées dans un support d’or ou d’argent et munies d’un couvercle de même métal. Suivant le rang des visiteurs, les tasses sont plus ou moins ornées ou ouvragées; certaines, vieilles de plusieurs siècles, sont de véritables chefs-d’œuvre de l’art chinois.
Thangme est un noble de cinquième rang; à l’exception de ses parents et des membres de sa famille, ses hôtes appartiennent au troisième ou quatrième degré de noblesse. La curiosité les attire dans la maison. Un des plus illustres est le fils du célèbre ministre Tsarong; il vient nous rendre visite en compagnie de sa femme. Son père, de condition modeste, était le favori du treizième Dalaï Lama; sous son règne, servi par une intelligence et des aptitudes exceptionnelles, il s’éleva aux plus hautes fonctions de l’État. Il y a quarante ans, Tsarong se distingua en couvrant la fuite du Dalaï vers les Indes devant la soldatesque chinoise. Longtemps ministre, il jouissait de pouvoirs égaux à ceux d’un régent; plus tard, un autre favori, Kumphel La, parvint à le supplanter, mais n’eut jamais le même prestige. Tsarong, qui appartient à la noblesse du troisième degré, dirige actuellement la Monnaie tibétaine. Son fils, âgé de vingt-six ans, a été élevé aux Indes et parle couramment l’anglais. Dans ses cheveux, il porte une amulette d’or, privilège des fils de ministres, même si le père ne fait plus partie du cabinet. On est noble par la naissance ou bien on peut le devenir en récompense de services rendus.
Pendant que les domestiques servent le thé, nous conversons en anglais, sauf lorsque la femme du jeune Tsarong demande une explication sur un point particulier. Elle se nomme Yanchenla et passe pour être une des beauté de Lhassa. Quoi qu’il en soit, rouge à lèvres, fond de teint et poudre de riz ne lui sont pas inconnus. Elle fait montre d’une vivacité d’esprit peu commune, et, comme la plupart des Tibétains, elle ignore la timidité et rit à tout propos.
Tsarong junior témoigne d’une étonnante érudition. Il nous donne les derniers détails sur les conférences de Potsdam, la division de l’Allemagne et de l’Autriche en zones d’occupation, les procès intentés aux criminels de guerre et la détresse alimentaire en Europe. Nulle trace de haine ou de ressentiment dans ses paroles, mais, au contraire, une grande humanité, un solide bon sens comme seuls ont les êtres qui, ignorant complexes et préjugés, contemplent le déroulement des événements mondiaux avec le détachement du sage.
Sans cesse, au cours de la conversation, le jeune homme répète une même phrase:
«Nous sommes des gug-pa; tous les Tibétains sont des gup-pa».
Gup-pa peut se traduire par «imbécile»; cependant le sens exact serait plutôt «retardataire» ou «arriéré», dans la bouche de Tsarong, cette constatation ne correspond pas à un jugement porté contre ses compatriotes et n’implique pas que son auteur veuille modifier cet état de choses. Certes, notre interlocuteur a fait de bonnes études aux Indes et en sait aussi long qu’un licencié sortant d’une université anglaise, américaine ou française. Il possède un poste de radio qu’il a construit lui-même et auquel un générateur, actionné par une éolienne placée sur le toit de sa maison, fournit le courant, mais, pour rien au monde, il n’adopterait les coutumes européennes ou américaines. Jamais il ne troquerait la manière de vivre presque moyenâgeuse contre l’existence trépidante d’une quelconque métropole ou d’une grande ville. Pourtant, s’il le voulait, rien ne lui serait plus facile: son père passe pour multimilionnaire.
Notre première soirée en compagnie de nobles tibétains se prolonge terriblement. De nouveau, il nous faut raconter par le menu les péripéties de notre équipée et j’acquiers la certitude que Tsarong et Thangme apprennent par nous à quoi ressemble l’intérieur d’une tente de nomades. Ni l’un, ni l’autre ne cherchent à cacher leur admiration devant notre exploit et ils éprouvent une frayeur rétrospective à la pensée que nous avons traversé, en plein hiver, les terribles monts Nien- Tchen-Tang-La.
La réception donnée en notre honneur n’est qu’un prélude; dès le lendemain, un dîner lui fait suite, puis un autre et encore un autre. Je me demande si ce surcroît de travail et ce défilé continuel de curieux et d’invités ne sont pas une gêne pour Thangme et sa femme.
Ils se hâtent de me rassurer et je les crois sincères. Jamais, me disent- ils, ils ne se sont tant amusés; plus les visites sont nombreuses, plus ils se réjouissent.
On le comprend beaucoup mieux lorsqu’on sait que les réceptions sont les seules distractions des habitants de Lhassa. Pas de fêtes en dehors des cérémonies religieuses, pas de cinéma, pas de théâtre, pas de restaurants, aucun salon de thé, rien qui permette de passer le temps. En outre, la chasse est prohibée — tuer un animal est interdit — et la pêche également; les poissons jouissent même de la protection toute spéciale du Dalaï Lama. De plus, sauf en cas de force majeure, jamais un Tibétain ne songerait à gravir une montagne, et quand un noble part en voyage, c’est la mort dans l’âme. Voyage est synonyme de punition et implique le renoncement aux réceptions de Lhassa au cours desquelles on rit, on boit, et on conte fleurette aux belles invitées.
Parmi les visiteurs figure Surkhang, général de l’armée tibétaine et frère du ministre du même nom. Il a de vagues notions d’anglais, ce qui lui donne le rare privilège de pouvoir lire les journaux étrangers; Ceux-ci sont amenés des Indes à dos de yaks et proviennent de différents points du monde; à Lhassa, il y a même quelques abonnés au magazine américain Life. Les quotidiens hindous arrivent au Tibet huit jours après leur parution; les autres sont vieux de trois semaines.
De nombreux moines-fonctionnaires se succèdent dans la maison de Thangme; tous font montre d’une grande amabilité, apportent des cadeaux et répètent à satiété que, si nous avons un quelconque désir, ils s’ingénieront à le satisfaire. Notre connaissance de leur langue les étonne, mais, parfois, nous voyons se former sur leurs lèvres un sourire ironique. En effet, Aufschnaiter et moi parlons un épouvantable dialecte de nomades ou de paysans, rude et rocailleux, qui amuse prodigieusement nos interlocuteurs; toutefois, leur politesse naturelle leur interdit de nous reprendre. Nous avons l’air de montagnards arriérés lancés dans un salon élégant et commettant force bévues sans que personne ose leur faire la leçon.
Nous recevons également la visite de fonctionnaires attachés à la légation chinoise, d’un employé sikkimois de la mission commerciale britannique et celle du chef d’état-major de l’armée tibétaine, le général Kunsangtse; avant son départ pour les Indes et la Chine à la tête d’une délégation militaire, il a tenu à nous témoigner l’amitié qu’il nous porte. Kunsangtse est le frère cadet du ministre des Affaires étrangères; cet homme, jeune encore et supérieurement intelligent, nous assure de sa sympathie; il pense, lui aussi, que le gouvernement donnera droit à notre requête.
Conséquence du repos forcé auquel nous sommes soumis et réaction inévitable après les fatigues de ces derniers mois, notre état de santé laisse à désirer; Aufschnaiter est fiévreux et, en ce qui me concerne ma vieille sciatique me tourmente de nouveau. Alarmé, notre hôte envoie quérir le médecin de la légation chinoise. Celui-ci nous raconte qu’il a fait ses études à Berlin et à la Faculté de Bordeaux. La conversation roule sur la situation mondiale; notre interlocuteur émet l’opinion que, dans les vingt prochaines années, la force se trouvera concentrée entre les mains des Américains, des Russes et des Chinois. Finalement, il nous quitte, non sans promettre de revenir bientôt.
Le même jour, on nous apporte une garde-robe complète, don du gouvernement. Le messager s’excuse de nous avoir fait attendre; notre taille étant supérieure à celle de la moyenne des Tibétains, les magasins ne renfermaient ni vêtements, ni chaussures pouvant nous convenir. Il a donc fallu les confectionner spécialement. Heureux comme des enfants, nous nous empressons de nous dépouiller de nos vieilles défroques et endossons nos nouveaux costumes. Si la coupe laisse à désirer, l’étoffe est solide et surtout neuve.

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