LE TIBET 118

Nos relations avec Thangme et sa femme sont extrêmement amicales; ils nous soignent et nous couvent comme leurs propres enfants. Ces derniers vont chaque jour à l’école et apprennent à lire et à écrire; de très bonne heure, le matin, nous les entendons quitter la maison où ils ne rentrent que tard dans la soirée. Pour écrire, ils se servent de planchettes sur lesquelles, à l’aide d’encre et de plumes de bambou, ils tracent les caractères. Lorsque le maître a pris connaissance de leur travail, il efface les lettres d’un coup de chiffon, et les élèves recommencent jusqu’au moment où la calligraphie est parfaite.
J’avais beau parler assez couramment le tibétain à mon arrivée à Lhassa, il m’a fallu trois ans pour l’écrire convenablement. Apprendre les lettres n’est rien, la difficulté commence lorsqu’il s’agit de les assembler et de les associer pour former des syllabes. La plupart de caractères sont dérivés d’une très vieille écriture hindoue et ressemblent aux caractères hindis; en revanche, ils ne présentent aucune similitude avec les caractères chinois.
On se sert d’encre de Chine pour écrire sur du papier qui est, lui, d’origine cent pour cent tibétaine. Extrêmement solide, il ressemble à du parchemin; celui qui provient de la papeterie de Lhassa est de qualité inférieure, mais il en est d’autres, particulièrement dans les régions où pousse le genévrier, qui sont renommés à juste titre. En outre, on importe annuellement plusieurs milliers de charges de papier acheminées à dos de yak depuis le Népal et le Bhoutan où les procédés de fabrication sont identiques. Le Tibet, lui non plus, n’est pas à l’abri de la paperasserie et de la gabegie ! Que de blancs et de pages perdues dans les actes officiels!
J’ai souvent assisté sur la rive du Kyitchu à la fabrication du papier. Rien n’est plus simple : on étend une couche de pâte liquide sur une toile tendue sur une fonne de bois, puis on attend. Quelques heures d’exposition à l’air des hauts plateaux suffisent à sécher complètement la pâte. Toutefois, certains papiers sont impropres à l’emballage des provisions ou des denrées alimentaires, car leurs composants sont toxiques. Il va de soi qu’avec des produits aussi primitifs, la surface est nécessairement rugueuse et écrire sans bavures n’est pas à la portée du premier venu.
Tout comme leurs sœurs du monde entier, les Tibétaines adorent faire étalage de leurs bijoux; elles sont fières d’exhiber leurs richesses chaque fois que l’occasion s’en présente. La femme de Thangme, par exemple, s’empresse de nous montrer ses trésors. Ceux-ci sont enfermés dans un coffre; bracelets, bagues et colliers sont soigneusement rangés dans des cassettes ou enveloppés dans des toiles de soie. Leur valeur approximative est de six millions de francs. Si, gravissant l’échelle des honneurs, Thangme passait dans la catégorie de noblesse supérieure, il lui faudrait donner à sa femme d’autres joyaux. Tous les époux se plaignent des goûts dispendieux de leurs compagnes et leur en font volontiers grief; la Tibétaine, sur ce point, n’a rien à envier aux Occidentales; le désir d’éclipser par la beauté de sa parure parentes ou amies appartenant à la même classe sociale que la sienne la hante et la poursuit. La seule différence c’est que, sur le Toit-du-Monde, le mari, contraint de tenir son rang, ne peut refuser de satisfaire les fantaisies de son épouse. L’argent ne suffit pas à prouver la richesse d’un individu, il faut encore que sa femme soit couverte de pierreries.
Parmi les bijoux que nous sommes conviés à admirer figurent des amulettes que l’on porte suspendues à un collier de corail. Toutes sont en or, mais plus ou moins ouvragées; jamais une Tibétaine ne quitte son amulette, car elle contient un talisman ou une relique qui la progège contre le mauvais sort. La coiffure est particulièrement remarquable; elle consiste en un diadème triangulaire fait de turquoises, de corail et de perles. Si l’on y ajoute les boucles d’oreilles, on obtient le minimum indispensable; mais ce minimum vaut parfois une fortune.
En dehors des richesses précédemment énumérées, notre hôtesse possède plusieurs dizaines de bracelets et de boucles d’oreilles en diamants; notre stupéfaction devant les trésors qu’elle étale sous nos yeux l’amuse au plus haut point. En revanche — et c’est là le revers de la médaille — elle nous avoue que, pour rien au monde, elle ne sortirait sans une escorte de serviteurs jouant le rôle de gardes du corps, car, nous dit-elle, des brigands attaquent fréquemment les femmes seules. […] LA PROCESSION DU NORBULINGKA
Il fait un temps magnifique; les Lhassapa forment la haie entre la porte de Tchôrten, à l’ouest de la ville, et l’entrée du parc qui entoure le palais d’été. Sur trois kilomètres, l’affluence est telle que nous avons beaucoup de mal à trouver un bon observatoire. La foule en liesse ondule à perte de vue comme une houle multicolore.
Aussi imposant que soit le Potala, c’est plus une prison qu’un palais; sa masse est écrasante. On comprend sans peine que tous les Dalaï Lama n’aient eu qu’un désir: fuir la forteresse dès le début de la belle saison.
La résidence d’été de Norbulingka, commencée sous le règne du septième Dalaï, a été terminée seulement sous celui du treizième, c’est- à-dire du prédécesseur de l’actuel Bouddha Vivant. Grand réformateur, le treizième Dalaï était en même temps épris de modernisme: un jour, il décida de faire venir trois automobiles à Lhassa, au vif émoi du clergé. Démontées, les voitures passèrent l’Himalaya à dos d’homme et de yak, puis furent remontées pièce par pièce par un mécanicien formé aux Indes. En récompense, celui-ci fut nommé «chauffeur officiel». Chaque fois que je le rencontre, le pauvre homme se lamente sur le sort des deux Austin et de la Dodge garées dans une grange; il continue à les entretenir, bien que personne ne s’en serve plus. On raconte encore à Lhassa que le même Dalaï, rentré en grande pompe de son palais d’été, n’avait rien de plus pressé, une fois franchie l’enceinte du Potala, que de remonter dans une de ses voitures et de se faire reconduire, en secret, à Norbulingka.
Mais voici que retentissent appels de trompes et roulements de tambours annonçant l’arrivée du cortège, la foule murmure, puis se tait dès que l’avant-garde de la procession paraît. Des moines au service du Dalaï portent, enveloppé dans des soieries jaunes, les objets qui lui appartiennent. Le jaune est la couleur officielle, celle de l’église lamaïste réformée. Une vieille légende explique l’origine de ce choix.
Tsong Kapa, le grand réformateur du bouddhisme tibétain, n’était encore que séminariste ; dernier novice à pénétrer dans la lamaserie de Sakya, il s’apprêtait à revêtir les habits de cérémonie et à mettre sur sa tête le chapeau rouge rituel. Or, on l’avait oublié et il ne restait plus de coiffure disponible. Voyant son embarras, un des spectateurs se saisit du premier chapeau qu’il trouva et en coiffa Tsong Kapa. Le hasard voulut qu’il fût jaune. Par la suite, Tsong Kapa resta fidèle à cette couleur et c’est ainsi que le jaune devint le symbole de l’Église réformée.
Lors des cérémonies et des réceptions officielles, le Dalaï Lama porte toujours un bonnet et des vêtements de soie jaune. C’est là un privilège qui lui est réservé.

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