LE TIBET 119

Derrière les moines chargés des objets appartenant au Bouddha Vivant, des serviteurs défilent, transportant de grandes cages qui renferment les oiseaux préférés de Sa Sainteté. Parfois un perroquet lance un mot ou une phrase de bienvenue; un frisson parcourt la foule qui interprète ce cri comme un message divin. D’autres moines, porteurs de bannières et d’oriflammes, précèdent une troupe de musiciens à cheval, vêtus de livrées anciennes et soufflant dans d’antiques instruments auxquels ils arrachent des sons plaintifs. Tout cela manque d’ensemble et les tambours battent rarement en mesure: l’essentiel est de faire du bruit. Les Tsedrung caracolent, échelonnés selon le rang qu’ils occupent dans la confrérie, puis viennent les chevaux de l’écurie personnelle du Dalaï Lama. Rênes et guides sont jaunes; les mors et les ornements des selles sont en or massif et les animaux portent de splendides caparaçons de brocart.
Suivent les ministres et les hauts dignitaires qui ont l’honneur de servir le dieu-pontife: chambellan; échanson, professeurs, intermé¬diaires entre le Dalaï et le gouvernement, prieurs de monastères portant un surplis de soie jaune sur leui» robe violette. Des géants, choisis pour leur force, les escortent. Aucun ne mesure moins de deux mètres, l’un d’eux atteindrait même, m’a-t-on dit, deux mètres quarante. Pour augmenter encore leur carrure, ils ne dédaignent pas de rembourrer leur robe aux épaules. Porteurs de longs fouets, ces policiers invitent les spectateurs à reculer et à se découvrir. Sans doute s’agit-il là d’un rite car, sans attendre les injonctions des dob-dob, les assistants courbent l’échine en signe de respect et certains se jettent dans la poussière.
Le général en chef de l’armée tibétaine suit les hauts dignitaires et son uniforme kaki, son casque colonial tranchent sur la splendeur des vêtements de parade des autres membres du cortège. Cependant il a trouvé le moyen de prendre sa revanche: ses épaulettes, ses insignes et les nombreuses décorations qu’il arbore sont en or massif et il brandit son épée.
Le silence se fait à l’approche de la litière aux rideaux jaunes du Dalaï Lama. Trente-six hommes, vêtus de robes de soie verte et coiffés de chapeaux écarlates, la transportent. Le contraste entre ces trois couleurs est saisissant. Au-dessus de la litière un moine tient un immense parasol fait de plumes de paon.
Autour de nous le silence est total; abîmé dans l’adoration, la foule garde les yeux baissés. Nous-mêmes nous contentons de nous incliner légèrement, car nous tenons à voir le Dalaï Lama. Soudain, un visage souriant se montre derrière les vitres du baldaquin. Le Bouddha Vivant, lui aussi, nous a vus.
Lentement la litière s’éloigne; j’ai su plus tard que les trente-six porteurs du Dalaï s’exerçaient pendant des semaines, sous la direction d’un noble de quatrième rang, avant de parvenir à cette parfaite synchronisation des mouvements.
A la suite de Sa Sainteté, viennent les hauts personnages civils: les quatre ministres montant des chevaux magnifiquement harnachés; puis, derrière eux, dans une litière, le régent, Tagtra Gyeltshab Rimpoché, le «noble lieutenant du roi». C’est un vieillard de soixante-treize ans; il regarde fixement devant lui, sans un sourire, sans un signe à l’adresse de la foule qui s’incline, avec respect sur son passage. Représentant du jeune Dalaï, il a autant d’amis que d’ennemis et le silence qui marque sa venue a quelque chose d’angoissant. A cheval, s’avancent les prieurs des trois grands monastères : Sera, Drebung et Ganden ; eux aussi portent des surplis jaunes sur leurs robes monastiques mais, contrairement à ceux des compagnons du Dalaï Lama, les leurs sont en coton et non pas en soie. Leurs têtes rasées sont surmontées de chapeaux de carton doré, à larges bords. Formant l’arrière-garde du cortège, les nobles défilent à leur tour, chacun à sa place selon le rang qu’il occupe dans la hiérarchie. A chaque degré de noblesse correspondent un costume distinctif et un chapeau différent. Les minuscules bonnets dont s’affublent les membres de la plus basse caste sont proprement grotesques : ils couvrent tout juste le sommet du crâne et sont maintenus par un ruban noué sous le menton.
Aufschnaiter et moi sommes encore sous le coup du spectacle extraordinaire qui vient de se dérouler sous nos yeux lorsque, soudain, une musique connue vient frapper nos oreilles. Les premières mesures du God save the King retentissent! A mi-chemin du palais d’été, la clique de la garde personnelle du Dalaï Lama a pris place; au moment où la litière du Bouddha Vivant arrive à leur hauteur, les musiciens entonnent l’hymne royal anglais. L’exécution n’est pas irréprochable, tant s’en faut, mais jamais encore je n’ai connu pareille surprise. Le responsable de cette innovation est le chef de musique. Plusieurs officiers tibétains ont été formés dans l’armée coloniale des Indes; ayant remarqué que le God save the King était joué dans les occasions solennelles, ils l’ont introduit dans leur pays. Il existe, paraît-il, des paroles tibétaines qui accompagnent la musique mais, pour ma part, jamais je n’ai entendu chanter l’«hymne national». Le morceau terminé, la clique vient se placer à la fin de la procession, bientôt relayée par des cornemuses qui jouent des airs écossais; ce sont les musiciens du bataillon de police, d’un effectif de cinq cents hommes, massés à l’entrée du Norbulingka.
Quelques minutes plus tard, le cortège disparaît dans le vaste parc qui entoure le palais d’été; une longue cérémonie se déroule pour célébrer l’installation du Dalaï Lama dans sa nouvelle résidence, puis un festin réunit dignitaires, cléricaux et laïcs.
Peu après la procession du Norbulingka, le beau temps commence à régner; dans la journée, la température ne dépasse pas vingt-cinq degrés et les nuits sont agréablement fraîches. Les pluies sont rarissimes et, bientôt, la sécheresse se transforme en fléau. A cette saison, les quelques puits de Lhassa ne contiennent plus que de la boue. La population va alors chercher son eau dans le Kyitchu; le fleuve est sacré, mais cela n’empêche pas qu’on y jette parfois des cadavres que les poissons se chargent de faire disparaître. Chaque année, au moment où les puits commencent à se tarir et les cultures à jaunir, le gouvernement lance une proclamation et enjoint aux Lhassapa d’arroser les rues jusqu’à nouvel ordre. Les Tibétains descendent vers le fleuve en longues files, munis de seaux et de récipients divers; ils reviennent lourdement chargés.
Les nobles délèguent leurs serviteurs vers le Kyitchu, mais ils renversent eux-mêmes dans la rue le contenu des baquets qu’ils rapportent. La corvée d’eau se transforme bientôt en réjouissance publique, non seulement la chaussée, mais les passants sont copieuse¬ment inondés. Jeunes ou vieux, pauvres ou riches, tout le monde participe à la fête. Des trombes d’eau dévalent des toits, une fenêtre s’ouvre et le malheureux qui se trouve à proximité se voit douché de belle manière. Ce jour-là les enfants sont dans leur élément: pour une fois ils peuvent faire ce qu’on leur défend tout le reste de l’année! Non seulement ils profitent de la permission, mais ils en abusent. Malheur à celui qui élèverait des protestations, il se verrait aussitôt arrosé de la tête aux pieds!

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