LE TIBET 120

Ma taille fait naturellement de moi un objectif de choix et, bientôt, le «tchermen Henrigla» — tel est le nom que l’on me donne — n’a plus un poil de sec.
Pendant que, dans les rues de Lhassa, la bataille de l’eau fait rage, l’oracle de Gadong, le plus célèbre «faiseur de temps» du Tibet, officie dans le jardin du palais d’été. Parmi les spectateurs figurent les membres du gouvernement et les représentants du clergé réunis sous la présidence du Dalaï Lama. L’oracle entre en transes, des frémissements parcourent ses membres contractés et des sons rauques s’échappent de sa bouche. Un moine supplie le médium d’intervenir auprès des dieux pour qu’ils fassent tomber la pluie, sinon le pays connaîtra une mauvaise récolte. Le devin grimace et ses murmures se transforment progressivement en cris; un greffier s’avance, note les phrases à mesure qu’il les prononce, puis tend la tablette aux ministres. Abandonné par le dieu qui l’habitait, l’oracle tombe en catalepsie et on l’emporte.
La nouvelle se répand comme une traînée de poudre: le devin de Gadong a promis la pluie ! Le fait est qu’une heure après il pleut, aussi extraordinaire que cela puisse paraître. J’ai eu beau chercher toutes les explications possibles, aucune ne m’a convaincu; pour moi, le mystère reste entier.
VIE QUOTIDIENNE A LHASSA
Invités de tous côtés, points de mire de l’attention générale, nous pénétrons progressivement dans l’intimité des grandes familles de la capitale. Chaque jour nous apporte une nouvelle surprise. Désormais nous ne sommes plus des étrangers et l’on nous admet partout sur un pied d’égalité, c’est certain.
Avec le plein été arrive l’époque des vacances. Les Lhassapa se rendent sur les bords du Kyitchu et se répandent sur les rives du fleuve et de ses bras; petits et grands pataugent à longueur de journée. Les nobles font dresser leur tente au milieu de leurs jardins et je connais nombre de Tibétaines élevées aux Indes qui n’hésitent pas à s’exhiber en maillot de bain. Entre deux «trempettes», on se distrait en mangeant et en jouant aux dés. Vers le soir, avant de quitter le lieu du pique- nique, tous, riches et pauvres, rendent hommage aux dieux et les remercient de les avoir favorisés d’une belle journée; des milliers de bâtons d’encens se consument lentement sur la rive.
A Lhassa, l’homme qui sait nager est un personnage et mes performances dans ce domaine m’assurent un prestige incontesté.
Un jour, le ministre des Affaires étrangères, Surkhang, m’invite à passer l’après-midi avec lui et sa famille dans la tente qu’il a fait planter sur la berge du Kyitchu; son fils Dchigme est justement en vacances et tient à me connaître. Élevé aux Indes, il a appris des rudiments de natation.
Je fais la planche et me laisse porter quand, soudain, des cris retentissent; levant la tête, j’aperçois sur la rive des silhouettes qui gesticulent et désignent un point au milieu du fleuve.
En toute hâte, je regagne le bord et cours jusqu’à la tente de Surkhang. Pris dans un tourbillon, le jeune Dchigme se débat désespérément. Sautant à l’eau et luttant contre le courant, je parviens à saisir le jeune homme évanoui et à le ramener près de son père. Ancien moniteur sportif, je pratique immédiatement la respiration artificielle; au bout de quelques minutes, le noyé ouvre les yeux. Son père et les nombreux assistants sont stupéfaits. Remis de sa surprise, Surkhang m’assure de sa gratitude étemelle; le fait d’avoir sauvé une vie humaine me pare d’une auréole surnaturelle aux yeux de mes amis et connaissances.
A la suite de cet incident, j’entretiens des relations amicales avec Surkhang et sa famille ce qui me permet d’étudier l’organisation de son foyer, ahurissante même pour le Tibet.
Surkhang a divorcé une première fois ; trois ans après son remariage, il est resté veuf de sa deuxième femme, la mère de Dchigme. Depuis, il «partage» avec un noble de rang inférieur l’épouse de celui-ci. Dans le contrat qui les lie, Surkhang a fait stipuler que le troisième mari de la dame était son propre fils, afin qu’à sa mort sa fortune n’aille pas intégralement à sa veuve.
Des situations aussi bizarres se retrouvent dans la majorité des familles; le cas le plus curieux que j’aie connu est celui d’une mère, belle-sœur de sa propre fille. Polygamie et polyandrie se pratiquent couramment, bien que la plupart des Tibétains soient monogames.
La plupart du temps, l’homme qui possède plusieurs femmes a épousé des sœurs; ceci arrive surtout dans les familles sans descendance mâle. Ainsi la fortune ne risque pas de s’effriter et reste entre les mêmes mains. C’est le cas de notre ami Tsarong; il a épousé trois sœurs héritières d’une vieille famille noble de Lhassa, dont, par permission spéciale du Dalaï Lama, il porte désormais le nom patronymique.
Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, les ménages sont aussi unis que ceux d’Europe et des règles strictes déterminent les rapports au sein d’une famille. Lorsque deux ou trois frères se partagent la même femme, l’aîné jouit de droits plus étendus que ses cadets; ceux-ci ne peuvent se prévaloir des leurs que si l’aîné s’absente ou s’il a une maîtresse. Personne ne se plaint de ce système compliqué. Pourtant au Tibet il y a pléthore de femmes. Une grande partie de la population mâle se destine à la carrière sacerdotale et chaque village a son monastère; les époux possibles forment donc une minorité. Seuls, les enfants légitimes ont droit au titre d’héritiers, mais on se soucie fort peu de savoir qui est le père. L’important, encore une fois, est la sauvegarde du patrimoine.
J’ai souvent lu dans des livres consacrés au Tibet que, suivant l’usage, le maître de maison offrait sa femme ou sa fille à l’hôte de passage ou à l’invité. Si jamais j’avais eu des illusions sur ce point, il y a belle lurette que j’aurais déchanté! Parfois, à l’issue d’un plantureux dîner, il arrive que l’hôte propose à l’invité de choisir une partenaire parmi sa domesticité. Toutefois, c’est l’exception, et ceci n’implique nullement que l’intéressée obéisse aux injonctions patronales. Naturelle¬ment à Lhassa, comme partout ailleurs, on trouve des femmes faciles; il en est même qui s’entendent fort bien à monnayer leurs charmes.
Il y a quelques années encore, les parents se chargeaient d’arranger les mariages; depuis les choses ont changé, et, de plus en plus, les jeunes gens se passent des conseils de leurs aînés. On se marie tôt: seize ans pour les filles, dix-sept ou dix-huit ans pour les garçons. La noblesse, elle, veille jalousement à conserver son «sang bleu» et ses membres se marient toujours entre eux; toutefois, les unions consanguines sont strictement interdites. Seul, le Dalaï Lama peut autoriser des dérogations à cette règle. Dans certains cas, les individus qui se sont distingués au service de l’État se voient annoblis; de cette manière un apport de sang nouveau vient régénérer celui qui circule dans les veines des représentants des deux cents familles qui constituent l’aristocratie tibétaine.
Dès que les fiançailles officielles sont annoncées, la jeune fille prépare son trousseau; son importance varie suivant le rang des parents. Le jour fixé pour la cérémonie, l’épouse quitte, avant l’aube, la demeure paternelle et gagne celle de son mari. Devant l’autel des ancêtres, un lama bénit le jeune couple, puis une grande fête réunit parents et amis; selon la fortune des intéressés, les réjouissances durent plus ou moins longtemps : trois à quinze jours. Après le départ des invités, la jeune femme prend possession de son nouveau foyer. Cependant elle n’en devient véritablement la maîtresse qu’à la mort de sa belle-mère.
Les divorces sont rares et soumis à l’agrément des autorités. L’adultère est sévèrement puni; toutefois, si, selon la loi, l’épouse coupable est condamnée à avoir le nez coupé, jamais je n’ai vu appliquer cette peine. Il est vrai qu’un jour on m’a montré une vieille femme sans nez; elle avait, paraît-il, été surprise en flagrant délit, mais je crois plutôt que la mutilation était une conséquence de la syphilis.

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