LE TIBET 121

UNE AUDIENCE DU DALAÏ LAMA
Pour la seconde fois depuis mon arrivée à Lhassa, j’assiste aux cérémonies du nouvel an. Comme l’année précédente, pèlerins et curieux affluent dans la capitale, transformée en champ de foire. On fête l’avènement de l’année «feu-porc», mais le rituel est le même qu’il y a douze mois. Je m’intéresse surtout aux manifestations auxquelles ma sciatique m’a empêché de prendre part l’an dernier.
Je me souviendrai toute ma vie du défilé des soldats revêtus d’armures et de cottes de mailles; cette parade commémore un événement marquant de l’histoire locale. Une armée musulmane en marche vers Lhassa fut surprise par une effroyable tempête de neige au pied des monts Nien-tchen-Tang-La; les soldats périrent jusqu’au dernier. Ramassant les armures, les autorités tibétaines les portèrent en triomphe à Lhassa. Depuis, chaque année, un millier de soldats s’en affublent et défilent à travers les rues.
Les vieux drapeaux claquent au vent, les hommes passent dans un cliquetis de ferraille, les casques ornés d’inscriptions en langue urdu étincellent au soleil, cependant que, de toutes parts, retentisssent des salves tirées par d’antiques tromblons. Ici, dans cette ville moyenâgeuse, le spectacle des casques et des armures, des hallebardes et des piques, n’a rien d’anachronique: le temps s’est simplement arrêté. Précédée de deux généraux nobles, la troupe traverse le Parkhor et prend position sur une vaste esplanade. La foule attend, faisant cercle autour d’un immense brasier dont les flammes engloutissent des tonnes de beurrre et de denrées alimentaires, offrandes aux dieux. Des moines jettent dans la fournaise des masques et des mannequins représentant les esprits néfastes. Dans le lointain le grondement du canon se répercute de montagne en montagne et les salves se succèdent, tirées par de vieux mortiers. Le moment où, s’approchant du brasier, l’oracle d’État entre en transes, puis s’écroule sans connaissance constitue le point culminant de la cérémonie. On dirait un signal. La foule, jusque- là silencieuse, paraît soudain transfigurée; des cris retentissent, des hurlements s’élèvent, le fanatisme se donne libre cours. La populace est désormais incontrôlable et l’on peut s’attendre au pire. En 1939, les membres de l’expédition allemande au Tibet lui échappèrent de justesse; ils avaient entrepris de filmer l’oracle au moment où ils s’approchaient de la fournaise. La multitude les en empêcha en leur jetant des pierres.
Il ne s’agit nullement là de xénophobie, ni même d’une manifestation d’hostilité, mais d’une réaction instinctive. Plus tard, lorsque je pris des films sur l’ordre du pontife, malgré toutes mes précautions, je ne pus empêcher des désordres de se produire.
A l’occasion des fêtes marquant le début de l’année «feu-porc», le grand chambellan m’avise qu’Aufschnaiter et moi allons être reçus par le Dalaï Lama. Nous l’avons déjà aperçu à plusieurs reprises; il nous a même souri durant la procession du Norbulingka; pourtant la perspective de nous présenter devant lui, dans son palais, nous trouble profondément. Je sens confusément que notre avenir dépendra de cette confrontation; en fait, elle marquera le début d’une amitié.
Le jour de la cérémonie, nous endossons nos pelisses et achetons les écharpes les plus chères que nous puissions trouver, puis, en compagnie de nombreuses personnes : moines, nomades, femmes en habits de fête, nous montons les degrés qui mènent au Potala. Le spectacle qu’offre la ville est grandiose; d’où nous sommes, nous apercevons tous les jardins et les villas qui les parsèment. Après avoir longé une allée bordée de centaines de moulins à prières que les visiteurs font tourner au passage, nous franchissons un large portail et pénétrons dans le palais.
De sombres couloirs, aux murs ornés de fresques représentant les dieux tutélaires, traversent le rez-de-chaussée et débouchent sur une cour qu’éclairent des ouvertures percées dans les murailles dont l’épaisseur atteint huit à dix mètres. Des échelles conduisent aux étages, puis au toit. Prudemment les visiteurs escaladent les échelons, s’efforçant de faire le moins de bruit possible et d’échapper au regard inquisiteur des dob-dob qui, le fouet à la main, veillent au respect de l’ordre. Une foule grouillante stationne sur la terrasse: à l’occasion de la nouvelle année, chaque Tibétain a droit à la bénédiction du Dalaï Lama.
On aperçoit de petits édifices aux toits recouverts de feuilles d’or: les appartements du pontife. Les fidèles, conduits par des moines, se dirigent vers une porte devant laquelle des Tsedrung tiennent leur réunion quotidienne.
Aufschnaiter et moi sommes derrière les moines qui forment l’avant- garde de la colonne. Au moment où nous pénétrons dans la salle d’audience, nous dressons la tête pour voir le Bouddha Vivant. Oubliant l’étiquette, lui aussi se soulève pour examiner les deux étrangers dont son frère lui a si souvent parlé.
Incliné en avant, assis en tailleur sur un trône recouvert de brocarts précieux, il bénit des fidèles qui défilent sans interruption. A ses pieds s’amoncellent des sacs contenant des offrandes en espèces, des pièces de soie et des centaines d’écharpes blanches. Sachant que nous ne pouvons remettre nous-mêmes nos écharpes au pontife, nous les tendons à un prieur qui se tient à ses côtés. A la dérobée, je jette un regard sur le Dalaï: j’ai devant moi un jeune garçon aux traits fins qui me sourit. Il avance la main et effleure mon front; comme il le fait pour les moines qui se prosternent devant lui. Quelques secondes plus tard nous faisons halte devant un trône légèrement plus bas, celui du régent. Lui aussi nous donne sa bénédiction, puis un moine s’avance, nous passe autour du cou une écharpe rouge et nous invite à prendre place sur des coussins disposés dans le fond de la salle. Des serviteurs apportent du thé et du riz dont, selon la coutume, nous jetons quelques grains sur le sol en hommage aux dieux.
D’où nous sommes, nous ne perdons rien du spectacle; ces centaines de Tibétains défilent devant le Bouddha Vivant. Courbés en deux, ils tirent la langue en signe de respect. Aucun ne se hasarderait à lever les yeux sur le jeune pontife. Seuls les moines ont droit à l’imposition des mains; pour bénir les laïcs, le Dalaï Lama se sert d’un chasse- mouches en soie dont il leur effleure la joue. Sans cesse de nouveaux pèlerins, suivis d’un ou de plusieurs serviteurs portant des offrandes, franchissent la porte. Un intendant dresse l’inventaire des cadeaux qui sont immédiatement dirigés sur les réserves du Potala où ils attendront d’être utilisés. Par contre on revend les écharpes remises en témoignage d’obéissance ou bien elles servent de récompense lors des compétitions sportives qui marquent le début de l’année. Les dons en espèces qui s’amoncellent au pied du trône appartiennent au souverain et vont rejoindre, dans le trésor du palais, les richesses fabuleuses accumulées par ses prédécesseurs.
Bien plus que les cadeaux, la soumission et l’extase peintes sur les visages me confondent. De nombreux pèlerins ont couvert des milliers de kilomètres pour venir ici, certains ont mesuré de leur corps le chemin séparant leur village du Potala et tous ont consenti de lourds sacrifices pour recevoir la bénédiction de leur idole. Avoir la joue caressée par le chasse-mouches que le Dalaï Lama manœuvre d’une main lasse me paraît être une maigre compensation pour les fatigues endurées et les dangers encourus par les fidèles. Et cependant, lorsque le moine préposé à cette fonction leur passe autour du cou une écharpe de soie blanche, ils sont transfigurés. Ils la conserveront précieusement, leur vie durant, enfermée dans un coffret ou la porteront comme un scapulaire.Tous sont convaincus que ce talisman suffit à écarter les périls.
Les écharpes sont de tailles différentes selon le rang de ceux auxquels elles sont destinées, mais toutes portent les trois nœuds rituels. Des moines se chargent de les nouer; le Dalaï Lama ne le fait que s’il s’agit de ses ministres ou de membres du haut clergé.
Dans la salle, l’atmosphère est lourde de vapeurs d’encens et saturée de l’odeur du beurre qui se consume lentement dans les lampes; l’air et la lumière pénètrent uniquement par une imposte ouverte dans le plafond; le silence n’est interrompu que par le frottement des semelles sur le dallage. Mon camarade et moi poussons un soupir de soulagement lorsque le défilé s’achève. Nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls; les hauts dignitaires qui entourent le trône du dieu-roi sont debout depuis quatre heures. Cela fait partie de leurs attributions et, pour un Tibétain, être admis à seconder le Dalaï Lama est un honneur insigne.
Dès que le dernier visiteur a quitté la pièce, le pontife se lève. Soutenu par deux moines serviteurs, il regagne ses appartements et nous nous inclinons sur son passage. Au moment où, à notre tour, nous nous apprêtons à sortir, un moine s’approche, nous tend à chacun un billet de cent sang et déclare: «Gyalpo Rimpoché ki sôre re. (C’est un présent que vous offre le noble roi.»
Ce geste nous étonne et nous ravit : nous sommes les premiers à bénéficier d’une pareille faveur. Avant même que nous ayons pu en faire part à nos amis, tout Lhassa est au courant. Nous avons pieusement conservé ces billets que nous considérons comme des porte- bonheur.
Heinrich Harrer, Sept Ans d’aventures au Tibet, Paris, Arthaud, 1983.

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