LE TIBET 2

Les Gentils ont coutume d’aller en compagnie l’un après l’autre; le chemin trop étroit ne leur permet pas d’aller deux de front. Ils marchent en criant: Ye badiznate, ye, ye. Vive notre grande pagode.
Celui qui marchait le premier commençait, et tous les autres répondaient.
Après la première journée, nous trouvâmes diverses pagodes, toutes richements décorées avec des lampes allumées, d’une forme étrange, ridicule, abominable. Elles étaient desservies par des prêtres nommés Giogues; leur mine seule annonçait qu’ils étaient des ministres de satan. Nous en vîmes un entr’autres déjà fort vieux, avec les ongles et les cheveux énormément longs et une moustache affreuse. Cet être monstrueux, immobile comme une statue, recevait tous les hommages des pèlerins sans ouvrir la bouche. Ceux-ci se prosternaient devant lui, et lui baisaient les pieds avec un profond respect. J’aurais bien voulu qu’on lui fit le même traitement que deux mois auparavant, un autre plus difforme encore que celui-ci, avait éprouvé, de la part du roi du Mogor. Allant un jour à la chasse à Agmis, le long d’un vaste étang, où les gentils se rassemblaient en grand nombre pour leurs superstitions, ce prince rencontra un de ces giogues : il avait les cheveux longs de douze palmes, les ongles au moins d’une, et était absolument nu. Tout le monde courait lui baiser les pieds et d’autres parties du corps. Le roi s’aperçut que le saint restait toujours immobile, sans lui donner aucune marque de respect. A peine fut-il de retour de la chasse qu’il l’envoya chercher; mais celui-ci répondit, que si le prince voulait le voir, il devait lui envoyer une chaise et des porteurs. Cette réponse ne fit qu’irriter le roi, qui ordonna qu’on l’amenât par les cheveux. Il était impossible de se refuser à une pareille invitation; «ou tu es le diable, dit le prince, ou tu es son vrai portrait; il est impossible de voir rien de plus affreux que ton individu. Allons qu’on lui coupe les cheveux, qu’on lui rogne les ongles; et après l’avoir nettoyé, qu’on l’étrille de la bonne manière. Tirez-le de ma présence, et conduisez-le dans toutes les rues, pour que les enfants et le peuple vengent les dévots des honneurs qu’ils lui ont rendus.»
Mais revenons à nos montagnes, la plupart sont couvertes d’arbres, depuis le pied jusqu’au milieu, et ce sont différentes espèces de pins d’une étonnante grandeur. Les uns ressemblent à nos pins d’Europe, les autres plus verts ne rapportent aucun fruit, et sont aussi droits et deux ou trois fois plus hauts que le clocher de Goa.
Nous avons trouvé dans plusieurs endroits des peupliers en grand nombre, des poiriers chargés de fruits, des cannelliers, des cyprès, des limoniers et de très grands rosiers avec des fleurs, beaucoup de mûres sauvages noires comme les nôtres, d’autres jaunes et rouges, toutes très savoureuses.
J’ai vu une montagne toute couverte d’arbres de Saint-Thomas, leurs branches n’ont point de feuilles, mais des fleurs fort touffues, les unes blanches, les autres comme celles de l’Inde, épaisses et jointes ensemble de telle manière, que toute la montagne paraît non pas fleurie, mais une seule fleur. Je n’en ai jamais rencontré de plus agréable en ma vie.
Il y a encore plusieurs autres arbres, comme des châtaigniers, mais infructueux et qui produisent néanmoins de très belles fleurs, et en telle abondance, que chaque branche semble un bouquet si bien disposé, qu’il ne se peut désirer rien de plus beau. La terre est couverte de fleurs de roses, de lys. Il y a aussi beaucoup de menthe semblable à la nôtre, à l’exception qu’elle a la feuille un peu plus petite. A la vérité on trouve un charme dans cette marche: ce sont les fontaines qui coulent parmi les montagnes. Les unes jaillissent du haut des rochers, les autres semblent sortir des pierres mêmes qui bordent le chemin. Leur eau est extrêmement claire et fraîche.
Enfin, nous arrivâmes à Seranagar, ville où le prince fait sa résidence. C’est la seule qu’il possède, car le pays est rempli de villages. Les habitants diffèrent, pour les mœurs, de ceux de l’Indostan. Ils n’égorgent pas les moutons, mais les étouffent, bien persuadés que le sang retenu dans le corps de l’animal, rend sa chair plus savoureuse; ils ne les écorchent ni ne les éventrent, mais ils se contentent de brûler légèrement la peau et les mangent à demi crus et presque tout sanglants. Ils ne portent pas de chaussures, et ont les pieds pleins de crevasses et tout calleux. La peau en est si dure, qu’ils marchent sur des cailloux pointus sans se blesser.
On nous examina bien exactement dans cette ville ; on nous demanda qui nous étions, où nous allions, et quel était le but de notre voyage. Nous ne pouvions nous faire passer pour des marchands, puisque nous n’avions pas de marchandises. Je me contentai donc de répondre que j’étais Portugais, que j’allais chercher un de mes frères, que l’on croyait perdu, mais que j’avais appris qu’il pouvait être au Thibet depuis plusieurs années. En visitant nos hardes, ils trouvèrent nos soutanes noires, ce qui les surprit beaucoup; et ils nous demandèrent ce que nous voulions en faire. Je leur dis que dans le cas où j’aurais le malheur d’apprendre la mort de mon frère, je m’habillerais en deuil à la mode de mon pays. Ils ajoutèrent foi à nos discours et nous laissèrent aller au bout de cinq jours. Nous continuâmes encore de marcher pendant quinze jours parmi des montagnes moins escarpées que celles que nous avions déjà traversées. Après celles-ci nous en trouvâmes d’autres couvertes de neige, où nous fumes transis de froid. Nous traversâmes le Gange plusieurs fois, non pas sur des ponts de cordes comme auparavant, mais sur la neige qui le couvrait. Le fleuve roule dessous cette neige avec un grand fracas, il est surprenant qu’il ne l’entraîne pas, étant aussi fort et aussi rapide. A la vérité, la montagne voisine se décharge sur le fleuve d’une partie de la neige qu’elle reçoit; de manière que cette neige tombe si abondamment et s’accumule sur l’eau en telle quantité, qu’elle y forme des montagnes, avec des ouvertures dispersées çà et là, par lesquelles on voit l’eau couler avec un bruit épouvantable. Le malheureux voyageur ne sait quand cette neige fondra, et craint à chaque instant de voir sa tombe s’entrouvrir sous ses pas. Enfin, un mois et demi après notre départ de Seranagar, nous arrivâmes à la pagode Badid, située sur les confins de ce royaume. On voit à cette pagode un grand concours de pèlerins de différents pays, tels que de Ceylan, Bisnaga, etc.
La pagode Badid est au pied d’une montagne d’où sortent plusieurs fontaines excellentes, parmi lesquelles il y en a une si chaude qu’on ne peut y tenir la main. Elle se divise en trois branches, et va se rendre à trois étangs, et se mêle avec de l’eau froide, ce qui forme un bain tiède où les pèlerins se plongent avec la ferme persuasion que cette immersion rend leur âme pure et nette de toutes souillures. C’est pour eux le comble du bonheur d’approcher de ces bains salutaires. Les brachmanes mènent l’idole à la source d’eau chaude. Voici les fables qu’ils racontent pour expliquer ce phénomène.

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