LE TIBET 25

Que faire? La situation était assurément périlleuse pour les magistrats. Allaient-ils choisir le parti de la vérité? Que non… Ils préférèrent la corruption à la loyauté, et entreprirent de conspirer contre le mandarin honnête… Ils subornèrent quelques Chinois miséreux pour qu’ils jurent que cet administrateur leur avait prêté de l’argent public avec intérêt (il était trésorier) et n’hésitèrent pas à porter contre lui les plus graves accusations, écrivant à l’Empereur que leur pair était à T origine des troubles survenus dans la ville et interceptant les lettres qu’il avait envoyées à Pékin — d’après mes informateurs, le Tatar fut le principal instigateur du complot, et il convainquit les deux autres de le soutenir. Fou de rage, l’Empereur ordonna l’exécution immédiate du fonctionnaire : cette nouvelle consterna les soldats et les résidents chinois, car on a déjà vu qu’ils tenaient l’homme en haute estime; ils signèrent donc une pétition en sa faveur, sans pour autant réussir à empêcher le bourreau d’accomplir son œuvre. A Lhassa, ces honteux agissements des mandarins entamèrent le respect des Tibétains pour les Chinois et leur gouvernement (on m’apprit que leur humilité en présence des Chinois était beaucoup plus grande un ou deux ans plus tôt; j’imagine que cette soumission et ce respect reviendront: ils sont sans aucun doute fluctuants et dépendent largement de la personnalité des mandarins qui les gouvernent). Mais l’Empereur fut bientôt informé de son erreur : le Tsinto du Sichuan transmit les requêtes et protestations qui lui avaient été adressées, et les mandarins de Lhassa furent à leur tour accusés… L’un d’eux fut promptement destitué et renvoyé à Pékin, où il tomba en disgrâce et fut privé de ses honneurs et de ses titres, se voyant ravalé au rang le plus commun.
Quant au Tatar, il vécut pendant quelque temps dans l’angoisse d’encourir la même punition, d’autant que la dissimulation de l’émeute et les calomnies dirigées contre le mandarin décapité n’étaient pas les seules charges qui pesaient sur lui; il se lamenta donc sur son sort, et force est de reconnaître que ses appréhensions étaient fondées : car dès le deuxième ou le troisième mois de mon séjour à Lhassa serait publié un décret qui lui prescrirait de renoncer aux sceaux de sa charge aussitôt que serait arrivé le mandarin chargé de le remplacer, puis de regagner Pékin en toute hâte. En lisant ce décret, les Chinois ne cacheraient pas leur satisfaction : tous espéraient que le Tatar serait sévèrement châtié par l’Empereur.
La version qui précède est celle des Chinois, telle que mon munshi l’a recueillie. L’histoire a été narrée en termes quelque peu différents par les Tibétains auprès desquels je me suis également renseigné : ils affirmèrent que la querelle n’était pas motivée par la traversée d’un pont, mais par autre chose que le soldat chinois avait réclamé sans pouvoir présenter l’autorisation nécessaire; tout comme ils ajoutèrent que le mandarin exécuté prêtait bel et bien de l’argent public avec intérêt et que la disgrâce ultérieure du mandarin destitué ne leur semblait pas liée à ses manigances pour faire condamner le premier. Ces deux récits doivent contenir chacun leur part de vérité: le mandarin décapité prêtait très vraisemblablement des fonds appartenant à l’État, et l’on peut supposer que son refus de signer le compte-rendu mensonger de l’émeute aggrava sa faute aux yeux de l’Empereur. Pour ce qui est du Tatar, les Tibétains m’en brossèrent un portrait moins défavorable que les Chinois: ils me dirent qu’il jugeait impartialement les procès mineurs et les petits litiges opposant les justiciables des deux nationalités. Ce comportement lui attirait naturellement la rancune des Chinois — qui, en tant que ressortissants de la nation maîtresse, escomptaient sans aucun doute avoir gain de cause dans tous leurs recours à la justice — et la sympathie des Tibétains. Selon les Chinois, il les traitait durement et favorisait les Tibétains, et cette réputation de sévérité excessive fut corroborée par divers témoignages issus de l’une et l’autre source — en fait, personne ne m’a jamais parlé de lui en termes exclusivement positifs ni n’a contesté qu’il fût un méchant homme. Au total, ce que j’ai entendu m’autorise à poser cette conclusion : en règle générale, il apparaît que les grands mandarins de Lhassa sont des gredins et des crapules.
D’après certains de mes informateurs, ce furent ces événements qui ébranlèrent la raison du deuxième mandarin et le firent peu à peu sombrer dans la folie. Il y avait fait allusion durant sa maladie, et javais pu prendre la mesure de la haine qu’il vouait au Tatar: il avait profité du fait que celui-ci lui rendait une visite officielle pour lui cracher des injures au visage, et je l’avais entendu plus d’une fois l’insulter derrière son dos. J’ai écrit plus haut qu’il avait confessé le nombre de pièces d’argent qu’il avait reçues — il s’était écrié à maintes reprises: «Je n’ai que trois cents taels. Tenez! Rendez-les!» Sa part des pots- de-vin ne s’élevait en effet qu’à ce nombre de taels, auxquels il convenait d’ajouter trois précieux fermoirs de bonnet. Car Lhassa est une ville bien misérable : pour les grands mandarins, y être envoyé constitue une sorte de bannissement, et ceux qui reçoivent cette affectation se sont le plus souvent rendus coupables de quelque malversation. Le Tatar avait commis une faute à Canton. Son successeur, qui passait pour originaire de la même ville, avait commis également un acte délictueux, bien que les Chinois lui prêtassent une bonne conduite. Et le mandarin fou n’était pas plus innocent que ces deux-là… Quand il perdit l’esprit, les autres mandarins avisèrent l’Empereur de son état et demandèrent qu’il soit autorisé à regagner son foyer; l’Empereur répondit qu’il simulait la folie et brillait simplement de retrouver les siens après une longue absence ; et il stipula qu’il devait demeurer encore trois ans à Lhassa afin d’expier son crime — la missive impériale arriva quelques jours après que le pauvre homme fut passé de vie à trépas.
Cet emploi systématique d’hommes à la moralité douteuse pour gouverner le Tibet me paraît exécrable. Cette politique déplaît certainement au grand lama et aux Tibétains, et elle tend à attiser leurs préventions contre le gouvernement chinois. Si je me fie à ce que j’ai vu et entendu, je ne puis m’empêcher de songer que les Tibétains se libéreraient sans trop de regrets de l’influence chinoise; notamment si les nouveaux dirigeants traitaient le grand lama avec respect, car c’est là un domaine dans lequel ces arrogants mandarins se montrent assez maladroits, à l’immense déplaisir du bon peuple de Lhassa — j’ai personnellement entendu des habitants de Lhassa invectiver les mandarins en leur reprochant leur manque d’égards envers le lama.

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