LE TIBET 32

A mesure que nous avancions, le pays devenait plus fertile et moins montagneux. Enfin nous arrivâmes au milieu des vastes et magnifiques pâturages du Koukou-Noor. La végétation y est si vigoureuse que les herbes montaient jusqu’au ventre de nos chameaux. Bientôt nous découvrîmes loin devant nous, tout à fait à l’horizon, comme un large ruban argenté, au-dessus duquel flottaient de légères vapeurs blanches, qui allaient se confondre dans l’azur des deux. Notre pro-chamelier nous dit que c’était la mer Bleue. Ces mots nous firent éprouver un tressaillement de joie : nous pressâmes la marche, et le soleil n’était pas encore couché, que nous avions dressé notre tente à une centaine de pas loin du rivage.
LE KOUKOU-NOOR
Le lac Bleu, en mongol Koukou-Noor, et en thibétain Tsot-Ngon-Po, était anciennement appelé, par les Chinois, Si-Hai (mer Occidentale); aujourd’hui ils lui donnent le nom de Tsing-Hai (mer Bleue). Cet immense réservoir d’eau, qui a plus de cent lieues de circonférence, semble en effet mériter plutôt le nom de mer que celui de lac. Sans parler de sa vaste étendue, il est à remarquer que ses eaux sont amères et salées, comme celles de l’Océan, et subissent également la périodicité du flux et du reflux. L’odeur marine qu’elles exhalent se fait sentir bien au loin dans le désert.
Vers la partie occidentale de la mer Bleue, il existe une petite île inculte et rocailleuse, habitée par une vingtaine de lamas contemplatifs; ils y ont construit un temple bouddhique, et quelques habitations où ils passent leurs jours, dans le calme et la retraite, loin des distractions et des inquiétudes du monde. On ne peut aller les visiter, car, sur toute l’étendue des eaux, il n’y a pas une seule barque, du moins nous n’en avons jamais aperçu, et les Mongols nous ont assuré que parmi leurs tribus, personne ne s’occupait de navigation. Cependant, durant la saison de l’hiver, au temps des grands froids, les eaux se glacent assez solidement, pour permettre aux bergers des environs de se rendre en pèlerinage à la lamaserie. Ils apportent aux lamas contemplatifs leurs modestes offrandes de beurre, de thé et de tsamba, et ils en reçoivent en échange des bénédictions pour la bonté des pâturages et la prospérité de leurs troupeaux.
Les tribus du Koukou-Noor sont divisées en vingt-neuf bannières, commandées par trois Kiün-Wang, deux Pèle, deux Péize, quatre Koung, dix-huit Taitsi [et un Tsjagan-nomoun-Khan]. Tous ces princes sont tributaires de l’empereur chinois. Ils font tous les deux ans le voyage de Pékin, où ils apportent en tribut des pelleteries, et de la poudre d’or qu’ils ramassent dans les sables de leurs rivières. Les vastes plaines qui avoisinent la mer Bleue, sont d’une grande fertilité, et d’un aspect assez agréable, quoiqu’elles soient entièrement dépouillées d’arbres; les herbes y sont d’une prodigieuse hauteur, et les nombreux ruisseaux qui fertilisent le sol permettent aux grands troupeaux du désert de se désaltérer à satiété. Aussi les Mongols aiment-ils à dresser leurs tentes parmi ces magnifiques pâturages. Les hordes de brigands ont beau les harceler sans cesse, ils n’abandonnent jamais le pays. Ils se contentent de changer fréquemment de place, pour déjouer les poursuites de leurs ennemis; et quand ils ne peuvent les éviter, ils acceptent le combat avec bravoure. Cette nécessité, où ils se trouvent continuellement placés, de défendre leurs biens et leur vie contre les attaques des Si-Fan, a fini par les rendre courageux et intrépides. A toute heure du jour et de la nuit, on les trouve prêts à combattre; ils veillent à la garde de leurs troupeaux, toujours à cheval, toujours la lance à la main, un fusil en bandoulière, et un grand sabre passé à la ceinture. Quelle différence entre ces vigoureux pasteurs à longues moustaches, et les langoureux bergers de Virgile, toujours occupés à jouer de la flûte, ou à parer de rubans et de fleurs printanières leurs jolis chapeaux de paille.
Les brigands qui tiennent sans cesse en alerte les tribus mongoles du Koukou-Noor, sont des hordes de Si-Fàn ou Thibétains orientaux, qui habitent du côté des monts Bayen Kharat, vers les sources du fleuve Jaune. Dans le pays, ils sont connus sous le nom générique de Kolo. Leur repaire est, dit-on, caché dans des gorges de montagnes où il est impossible de pénétrer sans guide; car toutes les avenues sont gardées par des torrents infranchissables, et par d’affreux précipices. Les Kolo n’en sortent que pour parcourir le désert, et se livrer au pillage et à la dévastation. Leur religion est le bouddhisme; mais ils ont parmi eux une idole particulière qu’ils nomment la divinité du brigandage. C’est, sans contredit, celle qui leur inspire le plus de dévotion, et qu’ils honorent d’un culte tout spécial. Leurs lamas sont occupés à prier et à faire des sacrifices pour le bon succès des expéditions. On prétend que ces brigands sont dans la révoltante habitude de manger le cœur de leurs prisonniers, dans le but d’entretenir et de fortifier leur courage. Il n’est pas, au reste, de pratiques monstrueuses qui ne leur soient attribuées par les Mongols du Koukou-Noor.
Les Kolo sont divisés en plusieurs tribus, qui portent toutes un nom particulier; c’est seulement dans cette nomenclature, que nous avons entendu parler des Khalmoukes. Ce qu’on nomme la Khalmoukie est quelque chose de purement imaginaire; il s’en faut bien que les Khalmoukes jouissent en Asie d’une aussi grande importance que dans nos livres de géographie. Nous avons été obligés de travailler beaucoup, afin de parvenir à la simple découverte de leur nom. Dans la Khalmoukie même, personne n’avait entendu parler des Khalmoukes. Nous fûmes heureux de rencontrer un lama qui avait beaucoup voyagé dans le Thibet oriental, et qui nous apprit enfin que, parmi les Kolo, il y avait une petite tribu nommée Kolo-Khalmouki. Il se peut que les Khalmoukes aient eu autrefois une grande importance et aient occupé de vastes contrées; mais il se peut aussi que les voyageurs du XIIIC siècle, appuyés sur quelques notions vagues et indéterminées, en aient fait un peuple nombreux.
Le Koukou-Noor ne mérite pas non plus l’importance qu’on lui donne dans nos géographies: il occupe sur les cartes beaucoup plus d’extension qu’il n’en a réellement. Quoiqu’il comprenne vingt-neuf bannières, ses frontières sont assez resserrées; il est borné au nord par Khilian-Chàn, au sud par le fleuve Jaune, à l’est par la province du Kànsou, et à l’ouest par la rivière Tsaidam, où commence un autre pays tartare, habité par des peuplades qui portent le nom de Mongols du Tsaidam.
D’après les traditions populaires du Koukou-Noor, la mer Bleue n’aurait pas toujours existé où on la voit aujourd’hui. Cette grande masse d’eau aurait primitivement occupé, dans le Thibet, la place où s’élève la ville de Lha-Ssa. Un beau jour, elle aurait abandonné son immense réservoir, et serait venue, par une marche souterraine, jusqu’à l’endroit qui lui sert actuellement de lit. Voici de quelle manière on nous a raconté ce merveilleux événement.

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