LE TIBET 78

C’est ainsi que la courbe du Ling-kor entoure le Lu-kang qui s’étend au pied du Mar-pori. Le Lu-kang est certainement une des plus intéressantes curiosités de Lhassa; les Chinois sont d’accord avec les Tibétains pour en faire une des beautés de la ville: c’est un lac tranquille aux eaux claires et brunes, bordé de roseaux, abrité par des saules et d’autres arbres centenaires qui forment berceau. Au centre, un petit îlot se montre, tout couvert de verdure, et entouré d’énormes roseaux. Un vieil escalier de pierre permet d’entrevoir un pavillon au toit de tuiles bleues et dorées; des sarcelles y ont élu domicile; autour, bourdonne un bataillon de libellules. Rouges, vertes, bleu clair, bleu foncé, côtelées, transparentes, les libellules vibrent, immobiles, sur chaque pièce d’eau de la ville; mais le Lu-kang et le Lha-lu sont leurs endroits de prédilection. Le Lu-kang ou Maison du Serpent, tire son nom de la croyance qui met dans l’île un serpent auquel il faut annuellement faire des sacrifices, pour éviter les inondations. La même tradition s’attache au Jo-kang lui-même dont les eaux souterraines sont recueillies par un sombre et long canal; elle s’attache encore au Lha- lu qui se trouve à 400 mètres du Lu-kang, dont il est séparé par plusieurs fondrières. Dans chacun de ces endroits, la même tradition naît de la présence des eaux souterraines toujours prêtes à engouffrer la Ville Sacrée.
Près du Lu-kang est une cour dans laquelle est gardé l’unique éléphant du Tibet; il avait un camarade destiné au Grand Lama de Tashi-lhumpo, mais qui n’a pas longtemps vécu.
Revenons au Ling-kor; il s’avance vers Test à travers des champs d’orge, jusqu’à ce qu’il atteigne les arbres qui surplombent le mur des Pâtures Royales à Re-ting; c’est là qu’avait sa résidence feu le Régent, mis en prison d’abord, puis à mort par le Régent actuel, il y a quelque dix ans (Le régent temporaire que nous trouvâmes à Lhassa, lors de notre passage, avait établi sa demeure sur un autre point).
Un peu plus loin on passe devant le Ramo-che, temple peu intéressant. Les Tibétains, cependant, le rangent immédiatement au- dessous du Jo-kang, et lui attribuent une antiquité inadmissible. C’est une construction moyenâgeuse d’une piètre distinction, et que relèvent seulement ses toits dorés. Il ne contient, d’après Chandra Das, qu’une collection de reliques militaires: boucliers, lances, tambours, épées, et le portrait de la femme népalaise du roi Strong-tsan-gambo. D’ailleurs, rien n’est plus curieux à Lhassa que l’intention bien évidente de négliger l’intérieur des temples au bénéfice du Jo-kang. On veut certainement que rien ne fasse concurrence à cet auguste sanctuaire de la foi. Le seul temple de valeur après le Jo-kang est la demeure du Chef des Magiciens, située hors des murs, et sur laquelle nous reviendrons ultérieurement.
A quelques pas plus loin, le Ling-kor fait une courbe pour entourer le gompa de Meru à l’extrémité nord-est de la ville; il touche au canal profond qui épuise l’eau des fondrières nombreuses de l’endroit, et au pont des Pléiades, par lequel la route de Chine pénètre dans la ville; puis, faisant d’étranges connaissances, il circule, sous l’aspect d’un sentier emprisonné entre des maisons d’une saleté toujours croissante. C’est là que se trouvent les abattoirs de Lhassa, car il n’est pas permis de tuer le bétail dans l’enceinte de la Ville Sacrée, ainsi que le remarqua le Frère Oderic, voilà plus de cinq cents ans ; mais ce respect n’empêche pas la Via Sacra de la foi de servir de boîte à ordures, de recevoir tous les morceaux d’ossements, de peau, de viande, qu’y jettent les bouchers, en pâture aux cochons et aux chiens.
Le Ling-kor tourne maintenant vers l’est de la ville; il longe le quartier où, comme dans toutes les villes du monde, s’abritent les malheureux; aussi n’y voit-on que d’infects taudis. A notre gauche, les marécages de Pala s’étendent à l’ouest vers la rivière lointaine, et baignent la chaussée sur laquelle passe le chemin sacré; çà et là, un bout de terrain gagné sur le marais produit de l’orge ou une petite plantation d’arbres entourant une maison minuscule. Si lamentable que soit ce quartier, il est luxueux à côté de celui des Ragyabas que nous atteignons quand, après une nouvelle courbe, le chemin nous ramène dans la direction du Chag-pori et de Pargo-kaling, la porte occidentale. Là, nous remarquons un gros tas de pierres, monument de la piété des pèlerins qui aperçoivent en arrivant, ou cessent de voir en s’en retournant, les murailles du Potala.
En traversant pour la seconde fois le quartier des Ragyabas, le souvenir de la journée précédente est encore dépassé par l’horreur de l’heure présente. La saleté de ce taudis est égale à celle de Phari, mais plus répugnante encore; à Lhassa, elle est, en vérité, limitée à un quartier, mais elle n’est pas atténuée par la basse température qui règne à Phari. On ne peut s’imaginer que des êtres humains passent leur vie au milieu d’immondices que les porcs, en barbotant, ont transformées en une boue gluante. Chose étrange: c’est ici que poussent les plus belles fleurs de Lhassa! Toujours les papillons sur le fumier. Sur notre gauche, poursuivant notre route, une rangée de saules borde un pré marécageux, au delà duquel sont deux des lings ou jardins qui fleurissent autour de Lhassa. Peu après apparaissent sur la droite les flaques larges et noires qui souillent la petite place située en face de la maison de l’Amban. Mais le Ling-kor continue son chemin sous les saules jusqu’aux plantations vertes auxquelles ont fait place les maisons; car nous avons laissé Lhassa derrière nous, et nous longeons le sud du terrain boisé qui la sépare du Potala. La ville a cédé la place au bois, et le bois la cédera bientôt au roc: à 700 mètres plus loin, le pèlerin arrive devant un éperon de pierre presque vertical.
Il semble qu’aucun voyageur, visiteur ou espion n’ait accompli le parcours entier du Ling-kor. Non seulement les cartes que nous possédons nous renseignent très mal, mais encore les descriptions laissent de côté un des passages les plus anciens de la route. A l’endroit où nous sommes arrivés, des falaises escarpées tombent à pic dans les eaux du Ki-tchou; un des bras du fleuve baigne le bas de la montagne, dans laquelle est taillé un sentier large de 1 mètre; il s’élève doucement à une hauteur de 33 mètres, jalonné de mètre en mètre par des dessins, des chortens, des mantras profondément taillés dans le roc. D’innombrables pierres plates, recouvertes de la formule traditionnelle, sont soigneusement rangées debout; des milliers de petites médailles en argile, portant une image religieuse, sont disposées dans chaque anfractuosité.
Au sommet du sentier, la vue est splendide: au loin et au large, la rivière ensoleillée étale ses bancs de sable: on dirait que Lhassa est construite au milieu d’un grand lac; des fleurs abondantes naissent au pied des falaises chauffées toute la journée par un bon soleil…
Le Ling-kor descend ensuite assez brusquement, et vous amène au pied du Chag-pori.

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