LE TIBET 86

Ces trésors sont disposés sur les 3 rayons du khil-khor, et les plus grands objets cachent la statue depuis ses épaules jusqu’à ses pieds. C’est à cette particularité peut-être qu’on peut attribuer l’erreur, assez répandue, que le Jo est debout. D’innombrables colliers d’or, garnis de turquoises, de perles et de corail, traversent sa poitrine. Au-dessus du trône sur lequel il est assis, s’étend un baldaquin supporté par deux dragons en argent doré, d’un dessin exquis, chacun d’environ 8 mètres de haut. Derrière lui, se trouve un panneau de feuillage sculpté sur bois, et l’on peut distinguer en haut, dans l’obscurité, le Kyung, c’est- à-dire l’oiseau de Garuda. Un examen plus minutieux découvre qu’à peu près chaque partie du baldaquin et du siège est ou dorée, ou en or, et garnie de joyaux. L’objet le plus intéressant est peut-être la couronne; elle est en or, rehaussée de plusieurs rangées de turquoises qui l’entourent, et embellie par les 5 feuilles de rigueur, dont chacune renferme une image de Bouddha, en or, et incrustée de pierres précieuses. Au centre, au-dessous de la feuille du milieu, brille une turquoise sans un défaut, qui a 12 centimètres de long sur 6 de large; c’est la plus grande qui existe au monde. Derrière le trône, se voient imparfaitement dans l’obscurité des statues énormes adossées au mur du sanctuaire. Taillées grossièrement, frustes, barbares, elles sont tout cela; mais rien ne pouvait mieux mettre en relief ce trésor des trésors, que la solennité tout égyptienne de ces sombres Atlantides, qui lui servent de fond et qui sont debout, épaule contre épaule, disposées sur les dalles de l’autel, et devant lesquelles aucune lampe n’est jamais allumée.
Devant l’entrée, pour défendre les trésors du sanctuaire, est abaissé le rideau habituel fait de mors de cheval entrelacés. On le détacha sur notre demande, et il nous fut ainsi permis de faire un examen minutieux de la sainte image. Les gemmes alors nous apparurent, n’ayant peut- être pas une valeur inestimable: autant que nous pouvions le voir, les émeraudes étaient grosses mais non sans défauts, et les perles, quoique de grandeur considérable, étaient sans éclat; mais il serait difficile de surpasser le travail exquis de tout ce qui rehaussait cette image étonnante, et, à la voir de près, l’impression d’opulence qu’elle nous avait causée ne faisait qu’augmenter. Rien de plus frappant que la façon dont on a utilisé les perles, la nacre, l’ambre et le corail. A force de regarder, on s’imaginait presque entendre le murmure d’une mer lointaine et inconnue frissonnant dans ces sombres cavernes de granit, d’obscurité, et aussi de saleté.
L’autel qui s’élève au-dessus du khil-kor est en argent, il est orné de figures conventionnelles d’oiseaux, en métal repoussé; et cela nous fit sourire de voir, à l’endroit le plus apparent, jeté négligemment dans une fente, le chiffon graisseux avec lequel la statue est frottée tous les jours.
Dehors, les moines, en robe marron, s’asseyaient et bourdonnaient leur intenninable chanson. Nous passâmes devant eux, et après un dernier coup d’œil jeté sur le Maitreya, on nous fit monter au premier étage qui longe la cour intérieure, et passe devant l’image célèbre de Chagna-dorje. Au cou de cette statue, est-il dit dans une description du Jo-kang, une corde a été attachée un jour par les ordres de l’apostat, le roi Lang-Darma, qui voulait l’arracher de son socle; là-dessus, l’iconoclaste fut, bien entendu, promptement et miraculeusement abattu sur place. En réalité, c’est une image taillée en relief sur le mur même du Jo-kang, dorée et peinte, et toujours honorée par des rangées de lampes en cuivre. La main droite est levée, et tient quelque chose qui ressemble à une épée ou à un sceptre. Le tout est vieux, fruste et grossier au dernier degré. Au premier étage s’ouvrent des chapelles dont chacune est entretenue par la dévotion de l’une ou de l’autre des nations bouddhiques. Voici, entre autres, la chapelle népalaise. La tradition qui place ici l’image de Bouddha apportée par la femme de Srong-tsan-gambo, est sans fondement. Cette image, ou celle qui prétend l’être, se trouve au monastère de Ki-long ou Ki-rong, près de la frontière népalaise.
Dans le coin sud-est du 2e étage se trouve l’arsenal; les murs et les colonnes y sont surchargés d’instruments de guerre anciens et grotesques. De cette pièce, un passage bas et étroit descend par une demi-douzaine de marches en pierre dans un petit cachot, où l’on adore la statue de la déesse gardienne, Palden-lhamo. C’est une image étonnante : la déesse à trois yeux, couronnée de crânes, ricane affreusement, en montrant ses dents de nacre ; sur sa tête et sa poitrine sont des bijoux que le Jo lui-même ne dédaignerait pas de porter. Huit boîtes à charmes, larges et carrées, en or et ornées de gemmes; deux paires de boucles d’oreilles en or garnies de turquoises, chacune de 12 centimètres de long, et un bandeau rehaussé de diamants, qu’elle porte au front sous sa couronne, sont peut-être les ornements les plus remarquables. Son bouclier en turquoise et en corail est presque caché par des colliers; enfin, une perle énorme, de forme singulière, se distingue dans la feuille centrale de sa couronne. Devant elle brûlent des lampes à beurre, et des souris brunes courent hardiment sur les murs, le parquet et l’autel. Elles sont si peu sauvages, que nous les avons caressées sur les genoux de la déesse elle-même.
Avec cette fameuse image de la divinité gardienne, qui, comme tout Tibétain le sait, depuis le Dalaï Lama jusqu’au dernier de ses paysans, a été réincarnée pendant le dernier siècle en la personne de la Reine Victoria, la liste des trésors du Jo-kang, d’un intérêt si spécial pour les Européens, est à peu près terminée; mais, pour l’érudit bouddhiste, il y a là une mine de richesses inexplorée. Bien des années passeront probablement avant qu’un second visiteur ait le privilège de les inspecter, et les connaissances indispensables pour les apprécier. Le grand Shen-re-zig à 11 faces, l’image précieuse de Tsong-Kapa, les figures innombrables des Maîtres divins, chacune représentant d’une façon symbolique le pouvoir spirituel dont ils sont doués, la grande série des disciples de Bouddha, la statue du Gouru Rimpoche, l’ordinaire «chambre des horreurs», des centaines d’autres objets, chacun digne du grand panthéon du Lamaïsme forment une série de curiosités ou de merveilles que je suis bien obligé pour l’instant de laisser de côté.

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