LE TIBET 90

La veille de la fête, l’affluence des étrangers fut inexprimable. Kounboum n’était plus cette lamaserie calme et silencieuse, où tout respirait la gravité et le sérieux de la vie religieuse; c’était une cité mondaine, pleine d’agitation et de tumulte. Dans tous les quartiers, on n’entendait que les cris perçants des chameaux et les grognements sourds des bœufs à long poil, qui avaient transporté les pèlerins. Sur les parties de la montagne qui dominent la lamaserie, on voyait s’élever de nombreuses tentes où campaient tous ceux qui n’avaient pu trouver place dans les habitations des lamas. Pendant toute la journée du 14, le nombre de ceux qui firent le pèlerinage autour de la lamaserie fut immense. C’était pour nous un étrange et pénible spectacle que de voir cette grande foule se prosternant à chaque pas, et récitant à voix basse son formulaire de prières. Il y avait, parmi ces zélés bouddhistes, un grand nombre de Tartares-Mongols, tous venant de fort loin. Ils se faisaient remarquer par une démarche pesante et maussade, mais surtout par un grand recueillement et une scrupuleuse application à accomplir les règles de ce genre de dévotion. Les Houng-Mao-Eul, ou Longues- Chevelures, y étaient aussi, et nous ne leur trouvâmes pas meilleure façon qu’aux Tang-Keo-Eul; leur sauvage dévotion faisait un singulier contraste avec le mysticisme des Mongols. Ils allaient fièrement, la tête levée, le bras droit hors de la manche de leur habit, toujours accompagnés de leur grand sabre et d’un fusil en bandoulière. Les Si- Fàn du pays d’Amdo étaient les plus nombreux de tous les pèlerins. Leur physionomie n’exprimait ni la rudesse des Longues-Chevelures, ni la candide bonne foi des Tartares. Ils accomplissaient leur pèlerinage lestement et sans façon. Ils avaient l’air de dire: «Nous autres, nous sommes de la paroisse; nous sommes au courant de tout cela.»
La coiffure des femmes d’Amdo nous causa une agréable surprise; elles portaient un petit chapeau en feutre noir ou gris, dont la forme était absolument la même que celle de ces petits chapeaux pointus qui étaient autrefois si à la mode en France, et qu’on nommait, autant qu’il nous en souvient, Chapeaux à la trois pour cent. La seule différence, c’est que le ruban qui servait à serrer la forme par le bas, au lieu d’être noir, était rouge ou jaune. Les femmes d’Amdo laissent pendre sur leurs épaules leurs cheveux, divisés en une foule de petites tresses ornées de paillettes de nacre et de perles en corail rouge. Le reste du costume ne diffère pas de celui des femmes tartares. Mais la pesanteur de leur grande robe en peau de mouton est corrigée par le petit chapeau à la trois pour cent, qui leur donne un air assez dégagé. Nous fûmes fort surpris de trouver parmi cette foule de pèlerins quelques Chinois, avec un chapelet à la main, et faisant, comme tous les autres, les prosternations d’usage. Sandara le Barbu nous dit que c’étaient des marchands de khata; qu’ils ne croyaient pas à Boudha, mais qu’ils simulaient de la dévotion, pour attirer des pratiques et vendre plus facilement leur marchandise. Nous ne pouvons dire si ces paroles de Sandara étaient une médisance ou une calomnie. Tout ce que nous savons, c’est qu’elles exprimaient passablement bien le génie chinois.
Le 15 [10 janvier 1855], les pèlerins firent encore le tour de la lamaserie; mais ils étaient bien moins nombreux que les jours précédents. La curiosité les poussait plus volontiers vers les endroits où se faisaient les préparatifs de la fête des Fleurs. Quand la nuit fut arrivée, Sandara vint nous inviter à aller voir ces merveilles de beurre que nous avions tant entendu prôner. Nous partîmes en la compagnie du bègue, du kitat lama et de son chabi. Nous ne laissâmes que le vieux Akayé pour garder la maison. Les fleurs étaient établies en plein air, devant les divers temples bouddhiques de la lamaserie. Elles étaient éclairées par des illuminations d’un éclat ravissant. Des vases innombrables, en cuivre jaune et rouge, et affectant la forme de calice, étaient distribués sur de légers échafaudages qui représentaient des dessins de fantaisie. Tous ces vases, de diverses grosseurs, étaient remplis de beurre figé d’où s’élevait une mèche solide entourée de coton. Ces illuminations étaient ordonnées avec goût. Elles n’eussent pas été déplacées à Paris, aux jours de réjouissance publique.
La vue des fleurs nous saisit d’étonnement. Jamais nous n’eussions pensé qu’au milieu de ces déserts, et parmi des peuples à moitié sauvages, il pût se rencontrer des artistes d’un si grand mérite. Les peintres et les sculpteurs que nous avions vus dans diverses lamaseries étaient loin de nous faire soupçonner tout le fini que nous eûmes à admirer dans ces ouvrages en beurre. Ces fleurs étaient des bas-reliefs de proportions colossales, représentant divers sujets tirés de l’histoire du bouddhisme. Tous les personnages avaient une vérité d’expression qui nous étonnait. Les figures étaient vivantes et animées, les poses naturelles, et les costumes portés avec grâce et sans la moindre gêne. On pouvait distinguer au premier coup d’œil la nature et la qualité des étoffes. Les costumes en pelleterie étaient surtout admirables. Les peaux de mouton, de tigre, de renard, de loup et de divers autres animaux, étaient si bien représentées, qu’on était tenté d’aller les toucher de la main, pour s’assurer si elles n’étaient pas véritables. Dans tous les bas- reliefs, il était facile de reconnaître Bouddha. Sa figure, pleine de noblesse et de majesté, appartenait au type caucasien; elle était conforme aux traditions bouddhiques, qui prétendent que Bouddha, originaire du ciel d’Occident, avait la figure blanche et légèrement colorée de rouge, les yeux largement fendus, le nez grand, les cheveux longs, ondoyants et doux au toucher. Les autres personnages avaient tous le type mongol, avec les nuances thibétaine, chinoise, tartare et si- fàn. En ne considérant que les traits du visage, et abstraction faite du costume, on pouvait les distinguer facilement les uns des autres. Nous remarquâmes quelques têtes d’Hindous et de Nègres, très bien repré¬sentées. Ces dernières excitaient beaucoup la curiosité des spectateurs. Ces bas-reliefs grandioses étaient encadrés par des décorations représentant des animaux, des oiseaux et des fleurs ; tout cela était aussi en beurre et admirable par la délicatesse des formes et du coloris.
Sur le chemin qui conduisait d’un temple à l’autre, on rencontrait, de distance en distance, de petits bas-reliefs où étaient représentés, en miniature, des batailles, des chasses, des scènes de la vie nomade et des vues des lamaseries les plus célèbres du Thibet et de la Tartarie. Enfin, sur le devant du principal temple, était un théâtre dont, personnages et décorations, tout était beurre. Les personnages n’avaient pas plus d’un pied de haut; ils représentaient une communauté de lamas se rendant au chœur pour la récitation des prières. D’abord, on n’apercevait rien sur le théâtre. Quand le son de la conque marine se faisait entendre, on voyait sortir de deux portes latérales deux files de petits lamas; puis venaient les supérieurs avec leurs habits de cérémonie. Après être restés un instant immobiles sur le théâtre, ils rentraient dans les coulisses, et la représentation était finie. Ce spectacle excitait l’enthousiasme de tout le monde. Pour nous, qui avions vu autre chose en fait de mécanisme, nous trouvions assez plats ces petits bonshommes, qui arrivaient sans remuer les jambes, et s’en retournaient de la même façon. Line seule représentation comme cela nous suffit, et nous allâmes admirer les bas-reliefs.

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