LE TIBET 91

Pendant que nous étions à examiner des groupes de diables aussi grotesques, pour le moins, que ceux de Callot nous entendîmes retentir, tout à coup, le bruit immense d’un grand nombre de trompettes et de conques marines. On nous dit que le grand lama sortait de son sanctuaire pour aller visiter les fleurs. Nous ne demandions pas mieux; le grand lama de Kounboum était pour nous chose curieuse à voir. Il arriva bientôt à l’endroit où nous étions arrêtés. Des lamas satellites le précédaient, en écartant la foule avec de grands fouets noirs; il allait à pied, et était entouré des principaux dignitaires de la lamaserie. Ce Bouddha vivant nous parut âgé, tout au plus, d’une quarantaine d’années; il était de taille ordinaire, d’une physionomie commune et plate, et d’un teint fortement basané. Il jetait, en allant, un coup d’œil maussade sur les bas-reliefs qui se trouvaient sur son passage. En regardant les belles figures de Bouddha, il devait sans doute se dire qu’à force de transmigrations, il avait singulièrement dégénéré de son type primitif. Si la personne du grand lama nous frappa peu, il n’en fut pas ainsi de son costume, qui était rigoureusement celui des évêques ; il portait sur sa tête une mitre jaune ; un long bâton en forme de crosse était dans sa main droite; ses épaules étaient recouvertes d’un manteau de taffetas violet, retenu sur la poitrine par une agrafe, et semblable en tout à une chape. Dans la suite, nous aurons à signaler de nombreux rapports entre le culte catholique et les cérémonies lamaïques.
Les spectateurs paraissaient se préoccuper peu du passage de leur Bouddha vivant; ils regardaient plus volontiers les Bouddhas de beurre, qui au fond, étaient bien plus jolis. Les Tartares étaient les seuls qui donnassent quelques signes de dévotion; ils joignaient les mains, courbaient la tête en signe de respect, et semblaient affligés qu’une foule trop pressée ne leur pennît pas de se prosterner tout du long.
Quand le grand lama eut fini sa tournée, il rentra dans son sanctuaire, et alors ce fut pour tout le monde comme le signal de s’abandonner sans réserve aux transports de la joie la plus folle. On chantait à perdre haleine, on dansait des farandoles; puis on se poussait, on se culbutait, on poussait des cris, des hurlements à épouvanter les déserts; on eût dit que tous ces peuples divers étaient tombés dans le délire. Comme, au milieu de cet épouvantable désordre, il eût été facile de renverser les illuminations et les tableaux en beurre, des lamas armés de grandes torches enflammées étaient chargés d’arrêter les flots de cette immense foule, qui bouillonnait comme une mer battue par la tempête. Nous ne pûmes résister longtemps à une semblable cohue. Le kitat lama, s’étant aperçu de l’oppression dans laquelle nous étions, nous invita à prendre le chemin de notre habitation. Nous acceptâmes avec d’autant plus de plaisir, que la nuit était déjà fort avancée et que nous éprouvions le besoin d’un peu de repos.
Le lendemain, quand le soleil se leva, il ne restait plus aucune trace de la grande fête des Fleurs. Tout avait disparu; les bas-reliefs avaient été démolis, et cette immense quantité de beurre avait été jetée au fond du ravin pour servir de pâture aux corbeaux. Ces travaux grandioses, où l’on avait employé tant de peine, dépensé tant de temps, et on peut dire aussi tant de génie, n’avaient servi qu’au spectacle d’une seule nuit. Chaque année, on fait des fleurs nouvelles, et sur un nouveau plan.
Avec les fleurs disparurent aussi les pèlerins. Déjà, dès le matin, on les voyait gravir à pas lents les sentiers sinueux de la montagne, et s’en retourner tristement dans leurs sauvages contrées; ils s’en allaient tous la tête baissée et en silence; car le cœur de l’homme peut porter si peu de joie en ce monde, que le lendemain d’une bruyante fête est ordinairement un jour rempli d’amertume et de mélancolie.
Régis-Évariste Hue, Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie et le Thibet (1844 à 1846), Paris, Le Livre de poche, 1962.
ALEXANDRA DAVID-NÉEL
(1918-1919)
Cette grande voyageuse effectue son premier périple en Asie et en Inde, à l’âge de vingt-trois ans. A son retour à Paris, elle entreprend de sérieuses études à la Sorbonne et à l’Ecole des langues orientales. Après une courte carrière théâtrale, qu’elle abandonne en 1903, elle se lance dans le journalisme et commence à écrire des livres d’orientalisme. En 1904, elle épouse Philippe Néel. La fascination pour le Tibet et le monde tibétain la saisira lors d’un premier voyage à partir de l’Inde, où elle est arrivée en 1910 après avoir obtenu une mission du ministère de l’Instruction publique:
«Ce fut en juin 1912 qu’après un long séjour parmi les Tibétains de l’Himalaya, je jetai un premier coup d’œil sur le Tibet proprement dit. La lente montée vers les hauts cols fut un enchantement puis, soudain, m’apparut l’immensité formidable des plateaux tibétains limités au lointain par une sorte de mirage estompé montrant un chaos de cimes mauve et orange coiffées de chapeaux neigeux. Quelle vision inoubliable! Elle devait me retenir pour toujours sous son charme. »
Personnalité hors-série et d’une énergie rare, elle sera la première femme européenne à se rendre à Lhassa, sous un déguisement. Mais auparavant elle aura séjourné dans plusieurs monastères, dont celui de Kunbum en 1918, et visité les approches tibétaines comme pour mieux s’élancer et affronter les pires dangers. Alexandra David-Néel est décédée à l ’âge de cent un ans à Digne, en laissant une importante œuvre écrite, où dominent l’ésotérisme et les récits de voyage, une œuvre à la hauteur de sa vie qui ne fut qu ’aventures et voyages.
Kum-Bum 12 juillet 1918. J’ai envie de dire: ouf! Me voici à Kum- bum! Combien, là-bas, au Japon, j’ai regardé de fois, sur la carte, ce nom inscrit en tout petits caractères à peine visibles parmi l’ombre des montagnes. Cela semblait si loin de Pékin et l’est en réalité — entre 2500 et 3 000 km. Je me demandais, ignorant l’état des routes, comment j’effectuerais le trajet et quels obstacles apporteraient, peut- être, à mon projet les gens des pays à traverser. Mais voilà, une fois de plus, je constate que les difficultés des voyages sont, surtout, dans les récits des voyageurs et dans les appréhensions précédant le départ. Une fois en route tout se simplifie. On ne mange pas toujours bien, on ne dort pas toujours bien; il faut parfois endurer la poussière ou la chaleur, ou la pluie, ou le froid; les gîtes manquent de confort. Rien de tragique là-dedans. Et les kilomètres défilent, on laisse derrière soi des villes, des rivières, des montagnes et, après tout, on continue à marcher sur la terre et sur ses deux jambes… C’est bien facile. A Si-in, très aimablement, le prêtre belge (R.P. Schram) et les missionnaires protestants m’ont prêté les livres des voyageurs qui ont parcouru quelques parties du Tibet. Je m’émerveille des tartarinades de ces gens et de leur façon de voyager. D’abord, pas un n’entendait la langue du pays; ensuite ils s’embarquaient avec des douzaines de chameaux, des douzaines de chevaux, des douzaines de serviteurs, il fallait ravitailler tout cela et le pire c’est que, sans discernement, ils emmenaient des chameaux habitués aux steppes mongoles parmi les glaciers des cols tibétains, et des musulmans dans le pays des lamas. Le gâchis qui suivait, on l’imagine, et c’est avec l’histoire de ce gâchis qu’ils ont composé leurs livres. Leur façon de se conduire avec les indigènes mérite aussi une mention. Les uns se fournissaient de gibier en tirant dans les propriétés des monastères sur des animaux familiers, un autre —je regrette qu’il soit français — ici, à Kum-Bum — se mit à graver son nom sur l’arbre sacré. Que penserait-il si un visiteur s’avisait d’inscrire son nom sur la glace de son salon?… Enfin, d’autres enlevaient de force les chevaux des nomades pour remplacer ceux de leur caravane qui étaient morts. Ce qui m’étonne, c’est la mansuétude des Naturels qui n’ont pas massacré ces intrus mal élevés.

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