LE TIBET 95

Ces solitudes sont d’ailleurs plus fréquentées qu’elles ne le paraissent, et souvent nos hommes s’arrêtent pour examiner des empreintes sur le sol: tant de cavaliers sont passés hier, ou tel jour. A leur nombre, à leur direction, au changement de leurs montures, on conjecture que ce doivent être des chasseurs, et qu’il n’y a rien à en craindre. Plusieurs fois, la nuit, des pas de chevaux se font entendre, un colloque s’engage entre nos sentinelles et des interlocuteurs invisibles, car l’obscurité n’arrête pas les gens du désert, qui connaissent la moindre taupinière et dont les sens sont prodigieusement développés.
L’agrément de la route, quand le temps est passable, fait oublier la lenteur de la marche des yaks: ces animaux ont le cou si heureusement disposé qu’ils peuvent paître tout en marchant, et on conçoit que leur allure n’en est pas accélérée. Mais aussi n’ont-ils guère besoin qu’on s’occupe de leur nourriture; les chevaux qui ne peuvent brouter sans s’arrêter, arrivent à l’étape le ventre vide, si bien qu’il faut camper de bonne heure, si on veut leur donner le temps de chercher leur pâture.
Encore faut-il que la neige le leur permette. Elle tombe chaque soir, tantôt durant la nuit, tantôt même dès quatre ou cinq heures; le matin elle recouvre le sol sur un demi-pied. Phénomène remarquable, vers dix heures elle a complètement disparu, sans avoir fondu et sans que le sol soit mouillé: elle s’est évaporée, tant l’air est sec, et vif le vent qui passe avant d’être saturé.
Mais elle n’en a pas moins empêché les animaux de paître avant le départ, elle les en prive souvent à l’arrivée, et, tandis que les yaks se sont rassasiés en marchant de l’herbe découverte pendant le jour, les chevaux restent à jeun. C’est pourquoi nous avons dû, pour les empêcher de mourir de faim, emporter à leur usage une forte provision de pois secs, nourriture éminemment réconfortable.
Les bois sont nombreux, arbres feuillus dans le fond des vallées, sapins sur les pentes. Personne ne les coupe : déjà en aval de la Barrière de l’Empire, la rivière cesse d’être flottable et le transport serait impossible; et, puisque les pasteurs ne fréquentent pas la contrée, personne n’a intérêt à les détruire. Nous nous demandons même pour quelle raison ils ne recouvrent plus le sol d’une façon continue, ainsi qu’ils ont dû le faire autrefois, car c’est le propre de la sylve de gagner du terrain partout où l’homme ne la combat pas.
L’explication nous est bientôt fournie. Nous trouvons des forêts entières renversées: un feu allumé par quelque chasseur ou chercheur de plantes et mal éteint à leur départ les a embrasées; puis le vent a déraciné les arbres calcinés. Spectacle tragique comme celui d’un champ de bataille où s’entassent les cadavres dépouillés! Et c’est ainsi, par la négligence de l’homme, que disparaissent les forêts séculaires, et qu’en bien des points déjà les douces vallées voient les eaux ravager les terres que plus rien ne retient : dans quelques centaines d’années, elles seront creuses et dénudées comme celles que nous avons traversées en Chine.
D’ailleurs, voici la fin des forêts et des arbres. A force de monter, nous avons atteint la source de la rivière Min, à 4 250 mètres d’altitude, au col de Lang-Kia-Ling. De là nous descendons la rivière de Paotso, qui coule en sens opposé : c’est la source, inconnue jusqu’ici, de la rivière aux eaux blanches (Pei-Chouei-ho), le grand affluent qui après huit cents kilomètres de cours rejoindra le Fleuve Bleu à Tchong-King. Un col encore, de 4 300 mètres, celui de Tangoma, et nous pénétrons dans le bassin du Fleuve Jaune. Nous avons quitté la zone de la végétation — au-dessus de 3 800 mètres nous ne trouverons jamais même un buisson — et nous avons atteint le domaine des neiges. Sont- elles étemelles? Je ne le crois pas : leur peu d’épaisseur, dû à l’évaporation, ne doit pas résister au soleil d’août. Mais, bien que nous entrions dans le joli mois de mai, chaque jour la couche est renouvelée.
C’est ici la crête de la grande chaîne bordière du Tibet, et notre vue plonge dans l’intérieur. On doit s’attendre, d’après les récits de tous les voyageurs qui ont exploré cette contrée mystérieuse, à une description d’effrayantes montagnes : bien au contraire, la multitude des chaînes qui nous entourent, toutes égales ou supérieures au Mont Blanc, ne nous apparaissent que comme de faibles collines aux formes arrondies. Nous pourrions ignorer à quelle hauteur nous sommes si, derrière nous, du côté de la Chine, quelques pointes aiguës, surgissant du vide, ne nous révélaient que leur pied plonge dans des profondeurs démesurées, qui nous enveloppent.
Au col de Lang-Kia-Ling nos Tibétains et même nos Chinois ne manquent pas de jeter une pierre sur le latsi. C’est le nom que porte ici ce que les Mongols appellent obo : un amas de pierres s’élevant en pyramide, et formé par les cailloux que les gens pieux y ont déposés en passant. Des perches y sont plantées, où flottent des banderoles portant des invocations pieuses. Contrairement à ce qu’on écrit assez généralement, les latsi ne se rencontrent pas sur tous les cols, loin de là, et par contre on en trouve tout autant dans les vallées et dans des endroits quelconques. En l’honneur de qui sont-ils élevés? pour tous les simples, c’est en l’honneur du Génie du lieu, car bouddhistes ou peunbo en réalité sont surtout panthéistes et voient des esprits partout. Aussi nos gens offrent-ils à la divinité de ce col fameux, d’où pour la dernière fois on aperçoit les montagnes de Chine, de la monnaie d’or et d’argent… en papier qu’ils ont emportée à cette intention. […] Le chef de Pan-Yu vient à notre rencontre suivi de plusieurs cavaliers en armes. C’est un homme de 35 ans environ, aux traits assez fins. Il porte une capote en peaux de mouton cousues le poil en dedans, bordée d’un col en peau de panthère; avec cela des bottes, et c’est tout.
Tel est le costume de tous les Nomades: ils sont entièrement nus, par cette température polaire, dans leur capote qu’ils relèvent jusqu’aux genoux au moyen d’une ceinture, sans souci du froid montant de la terre gelée. Et cependant ils ont encore trop chaud: ils rejettent la manche droite, parfois aussi la gauche et vont presque constamment le torse nu, tout au moins le côté droit. Quelle rude race!
Cependant j’oublie un trait de leur vêture, trait essentiel, car c’est lui qui leur conserve la chaleur indispensable: ne se lavant jamais, ils sont recouverts d’une épaisse tunique de crasse accumulée depuis leur naissance. Leur peau, qui devrait être blanche et rose, — ainsi qu’elle se montre, quand ils ôtent leurs bottes, à leurs pieds et à leurs jambes, lavés de temps à autre par les ruisseaux qu’ils traversent, — apparaît d’un brun presque noir. Certes le soleil, assez chaud en été, y est pour quelque chose, le vent glacé pour bien davantage, car rien ne hâle plus fortement, mais ce teint de Nigritien provient surtout d’une couche de corpuscules solidement incrustés.
N’allez pas croire cependant, sur la foi d’auteurs qui n’ont vu — ou senti — que des sédentaires, que le parfum de ces nomades impressionne fâcheusement; ne croyez pas, surtout, qu’ils paraissent malpropres! Non point. L’air vif dans lequel, par en haut et par en bas, leur corps est continuellement baigné, se charge d’en emporter l’odeur; et la crasse, pénétrant dans les pores de la peau, s’incor¬porant à elle, n’apparaît plus comme une matière étrangère dont la présence incrongrue mérite l’expulsion: non, elle fait partie intégrante du tissu, et elle ne semble plus qu’une patine vigoureuse et de grand effet. […]

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