LE TIBET

«Quel est donc le charme redoutable de ce pays étrange où toujours sont retournés ceux qui l’avaient une fois entrevu? “Pour retrouver ses montagnes et ses hommes, on repasse la mer, on traverse des royaumes entiers, toute la Chine, au pas lent des chameaux ou des mules.
«On arrive alors, dans des déserts glacés, si hauts qu’ils ne semblent plus appartenir à la terre, on escalade des montagnes affreuses, chaos d’abîmes noirs et de sommets blancs qui baignent dans le froid absolu du ciel. On y voit des maisons pareilles à des donjons massifs, toutes bourdonnantes de prière et qui sentent le beurre rance et l’encens. Ce pays est le Tibet, pays de pasteurs et de moine, interdit aux étrangers, isolé du monde et si voisin du ciel, que l’occupation naturelle de ses habitants est la prière.»
Comme dans bien d’autres parties de l’Asie centrale, les voyageurs subissent les contrastes du Tibet. «Charme redoutable», pour reprendre l’expression de J. Bacot, mais également hostilité sous des formes très diverses. Quelle que soit l’époque, le milieu naturel hostile a longuement participé à la faillite de la pénétration étrangère. Les longs séjours des missionnaires, aux xvne et xvme siècles, n’en sont que plus stupéfiants. Les échecs des expéditions de la fin du XIXe et du début du XXe siècle n’en sont que plus faciles à comprendre.
«Mille difficultés attendent dans ces régions le voyageur européen, écrivait Prjevalski au siècle dernier, les hommes et la nature semblent se liguer contre lui. La raréfaction de l’air, résultant de l’énorme altitude, épuise ses forces et celles des animaux. Les variations brusques du climat, les froids, les bourrasques, l’absence de combustible, l’insuffisance du fourrage, l’âpreté des défilés à travers les montagnes, tels sont les premiers obstacles contre lesquels il faut lutter. Ajoutez la population méfiante, même hostile envers tout étranger, les tracasseries et la mauvaise foi des autorités locales.»
Depuis le retour du pouvoir chinois à Lhassa en 1951, et malgré l’ampleur des moyens mis en œuvre pour contrôler la région autonome, les résultats limités de l’assimilation s’expliquent eux aussi par cet isolement du «toit du monde». Jusqu’à quand l’originalité de la culture tibétaine sera-telle préservée par ces barrières naturelles?
I. Les précurseurs
LA MISSION JÉSUITE AU TIBET
ANTONIO DE ANDRADE
(1625)
On a longtemps pensé qu ’Odoric da Pordenone avait été le premier Européen à atteindre le Tibet, dès le XIVe siècle. Il en avait en effet donné une description succincte dans le récit de son voyage autour de l’Asie, mais vraisemblablement à partir d’informations recueillies lors de son passage dans le Sichuan.
Antonio de Andrade, jésuite portugais, semble avoir été en fait le premier voyageur occidental à pénétrer dans cette région du monde, en 1625, au cours d’une mission qui le conduit dans la partie occidentale du Tibet. Il trouve bien des points communs entre la religion chrétienne et celle des Tibétains… Au cours d’un second voyage, accompli dès Tannée suivante, et tout en rapportant que ces régions sont faiblement peuplées, il garde l’espoir d’un grand intérêt pour l’action missionnaire :
«L’unique désagrément que nos missionnaires trouveront ici, c’est le défaut de population, en comparaison de l’indostan qui regorge d’habitants. Mais si les villes sont moins peuplées et moins marchandes, elles sont plus propres aux travaux apostoliques, car il y a moins de corruption et de vices. En outre, ce royaume est la porte d’une infinité d’autres plus grands, de la même secte, et où on parle à peu près le même langage.
«Le 11 avril 1626, nous posâmes en présence du roi, et avec beaucoup de cérémonie, la première pierre de notre église de Caparange… »
Je vous écris par la voie de Bardinara, à cinq journées de Seranagar. Nous avons trouvé des chemins très difficiles, et on nous dit que les rochers de Casimil (Cachemir), en comparaison de celui qui nous reste, sont des plaines agréables et unies. D’ici à trois jours, nous arriverons aux montagnes de neige que nous voyons déjà.
En passant à Seranagar, le gabellier a voulu fouiller dans notre paquet; et y ayant trouvé notre pierre d’autel, deux mouchoirs, un grand et un petit tableau de Notre-Dame, il nous les a pris. Il nous a arrêtés là six jours entiers, nous promettant de nous laisser aller de jour en jour. Nous serions maintenant tout près du Thibet; au reste, nous arriverons à la cour de ce royaume dans huit jours.
Le 30 mars 1624, nous partîmes d’Agra, le père Marquez et moi, pour accompagner le roi de Mogor (le grand Moghol.) Nous arrivâmes à Dely, d’où plusieurs Gentils allaient pour faire un pèlerinage à une fameuse pagode, éloignée d’Agra d’un mois et demi de chemin. Comme depuis vingt ans nos pères ne cessaient de répéter qu’il se trouve des états chrétiens dans ces contrées, voyant que je pouvais avoir compagnie, je résolus de connaître un peu le pays par moi-même, avec d’autant plus de facilité, qu’il suffisait au roi d’avoir un seul de mes compagnons pour aller à Cachemir. Je me mis donc en route pour le Thibet avec un frère et deux valets. Nous partîmes de Dély de très- grand matin vêtus à la Mogoresque, avec un autre habillement dessous. A peine sortis des portes de la ville, nous quittâmes le premier costume et nous parûmes avec nos jupes flottantes et nos turbans, sans être reconnus par les chrétiens, ni par les serviteurs qui nous avaient quittés au voyage de Laor. Nous nous écartâmes de la grande route pour sortir des domaines du roi par le plus court trajet possible. Arrivés à l’extrémité des terres de l’Indostan, nous trouvâmes des montagnes qui appartiennent au prince de Seranagar; ce ne fut pas sans peine que nous passâmes par son territoire. Les gardes nous prenaient pour des Moghols fugitifs, qu’ils ont ordre d’envoyer liés et garottés au roi. Ils persistaient d’autant plus dans cette idée, que nous ne pouvions être regardés, ni comme des Gentils, ni comme des marchands. Cependant Dieu permit qu’on nous laissât aller, en considération de notre franchise.
Nous commençâmes donc à gravir ces hautes montagnes, qui n’ont peut-être pas leurs pareilles sur le globe. Il suffit de dire qu’il faut marcher plus de deux jours entiers pour en franchir une seule. Dans certains endroits, le passage est si étroit, que nous ne pouvions mettre qu’un pied devant l’autre, et il faut marcher de cette manière une bonne partie du chemin, tantôt passant de côté, tantôt s’accrochant au rocher avec les mains; de manière que si l’on faisait un faux pas, on serait sûr d’être abîmé et mis en pièces. Ces rochers sont si droits, qu’on les croirait tirés au cordeau. La rivière de Ganga (le Gange) coule à leur pied comme dans un abîme; et l’immense quantité d’eau qu’elle roule parmi ces rochers et ces précipices, fait un bruit affreux, répété par les échos, ce qui augmente encore l’effroi du voyageur, tremblant sur un sentier étroit. Si la montée est difficile, la descente est encore plus périlleuse, puisque l’on ne sait où s’accrocher. Nous fumes contraints plusieurs fois de marcher à reculons et de mettre un pied après l’autre, comme si nous descendions une échelle; mais nous voyions des Gentils qui bravaient ces difficultés pour honorer leurs dieux. Parmi eux il s’en trouvait plusieurs avancés en âge qui se traînaient sur la route, et dont l’exemple nous invitait à vaincre tous ces désagréments pour un bien autre motif que le leur.

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