PROTECTION ET DÉVELOPPEMENT 18

Le patrimoine archéologique ignoré
Avec l’inscription du site d’Angkor au patrimoine mondial et l’appareil législatif associé, il était entendu que le patrimoine archéolo¬gique englobé dans la ville serait lui aussi suffisamment reconnu pour être pris en compte. La douzaine d’emplacements de sanctuaires, d’anciens bassins et de grands canaux angkoriens qui ponctuaient Siem Reap auraient pu structurer son développement. N’ayant pas fait l’objet de mesures de protection, ce patrimoine a disparu sous les pelleteuses et les extensions foncières résidentielles ou hôtelières. L’exemple le plus remarquable, mais pas unique, est le Goldiana Hôtel, une grosse barre kitsch implantée directement sur le canal majeur qui reliait Angkor Vat au lac. Avec des interventions d’archéologie préventive qui demeurent exceptionnelles, le processus de destruction se poursuit impunément en périphérie, achevant souvent une décennie de pillages.
Ville verte ?
Le caractère originellement « végétal » de l’ensemble de la ville de Siem Reap, régulièrement observé dans les rapports urbains et dans les guides touristiques, présentait un potentiel justifiant qu’il soit conservé, voire amplifié, même s’il s’agissait d’une image un peu enjolivée. Ce caractère n’est plus sensible que le long de la rivière, dans quelques allées de l’ancienne cité administrative ou plus au nord près de la Conservation d’Angkor Vat. La ville possède d’ailleurs un seul jardin « public », le Royal Indépendance Gardens, situé en face de la résidence royale, au sud du Grand Hôtel (il a été intégré dans la concession de l’hôtel et est donc désormais géré par ce dernier). En bref, quelques travaux ponctuels de remise en valeur des berges de la rivière et quelques plantations nouvelles entre le Vieux Marché et le Grand Hôtel et le long de quelques voies ne suffisent pas à ralentir la dégradation du paysage végétal. C’est par exemple le cas de la RN6, ensemble cohérent entre l’espace bâti et le paysage d’autant plus important qu’il constitue l’entrée de la ville pour les visiteurs venant de l’aéroport. La voie centrale était bordée d’arbres, de canaux puis d’une seconde rangée végétale foisonnante faisant par¬tiellement écran aux constructions édifiées en retrait. En une décennie, la pression spéculative et le désintérêt pour la protection de cette confi¬guration équilibrée en ont eu raison, comblant les canaux au profit d’aires de stationnement, de stockage, de jardins d’hôtel miniatures, de gigantesques panneaux publicitaires, « confisquant » l’espace public originel. Enfin, l’abandon d’un retrait des constructions, d’autant moins justifiable que, vers l’aéroport, la plupart des projets gardent à l’arrière des réserves foncières conséquentes, remplace la configuration paysagère originelle par un front construit presque continu. Ce phénomène se pro¬page désormais sur la route d’Angkor et altère le cadre qui offrait une heureuse transition avec le parc d’Angkor. En arrière des axes majeurs, la dégradation du cadre végétal se poursuit – enjeux fonciers aidant – par la densification maximale ou par la multiplication des hauts murs de clôture maçonnés opaques, à l’opposé du marquage de propriété tradi¬tionnel, végétal ou en clôture ajourée, qui prévalait dans les années 1960.
Qualité architecturale
Alors que la végétation disparaît sous la frénésie constructive, cette dernière présente des productions architecturales globalement médio¬cres, aussi banales que hâtives. Bien entendu, quelques édifices font exception. Il s’agit parfois de villas et d’équipements privés, tels le moderniste centre de conférences Kantha Bopha ou la plus discrète école hôtelière Paul-Dubrule. Plus souvent, il s’agit d’hôtels dont le standing n’est pas uniquement basé sur des facilités techniques et qui sont sou¬cieux de proposer un cadre de qualité, tels Angkor Village, le Pansea et d’autres projets plus discrets qui jouent ostensiblement du bois, de l’eau et de la végétation. Les rares rénovations réalisées l’ont été à l’occasion de programmes similaires d’hôtels : le Grand Hôtel, l’ex-Villa princière (hôtel Amansara) ou encore le Foreign Correspondant Club (FCC), qui a rénové et étendu le bâtiment des années 1960 des Eaux et Forêts en conservant le rapport ouvert vers la rivière voisine. Plusieurs d’entre eux constituent de nouveaux « repères » en ville, et commencent donc à être ponctuellement plagiés. Mais ces réalisations originales et de qualité demeurent rares face au nombre des nouvelles constructions, dont une myriade d’hôtels aux noms semblables, clinquants et monotones, aux architectures intérieures identiques, destinés à un tourisme de masse. Elles sont également rares si l’on considère qu’elles ont toutes été conçues par des architectes (étrangers ou formés à l’étranger) pour la plupart mandatés par des commanditaires internationaux. La produc¬tion constructive actuelle se limite très souvent à ornementer de cha¬piteaux corinthiens, de frontons « angkoriens » et/ou de vitres fumées les façades de projets déjà dessinés par les entrepreneurs ou choisis sur des catalogues de villas postclassiques stéréotypées. Si les patchworks et pastiches hors échelle expriment l’appétit désordonné de symboles assez « nouveau riche », ils s’accumulent en sus d’une production banale sans concept majeur, et dans l’ensemble ils reflètent l’intérêt minime apporté à la production du cadre bâti. Celle-ci se réduit parfois à un « façadisme » dont témoigne le cas unique des environs immédiats du Psar Chas, lieu touristique par excellence où la reprise des ouvertures, des arcades et des gabarits des anciennes façades de certains compartiments permet un semblant de cohérence.

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