STRUCTURE GÉOGRAPHIQUE DE L’INDOCHINE 2

Analyse du Bassin du Mékong : l’illusion d’une unité
Le Mékong devient un facteur ordonnateur de l’espace péninsulaire, à quelque 2500 km de la mer, à partir de Chiang Saen, point de convergence des trois ultimes principautés montagnardes indianisées de la région, face au monde chinois : celles des Khün, des Lü et des Nyuan. Le fleuve, encore montagneux, offre alors ses premiers biefs navigables, le plus important étant, 500 km en aval, celui de Louang-Prabang. Sur encore 400 km, le Mékong demeure un fleuve montagneux. A 1600 km de la mer, la montagne s’ouvre et le fleuve débouche en plaine à la hauteur de Vientiane. Le bassin fluvial qu’il constitue prend alors une considérable ampleur, puisqu’il atteint une largeur de 500 km et donne l’impression d’être capable de devenir le creuset d’un vaste empire, abrité par ces deux tentacules monta¬gneux issus du Yunnan, qui constituent les bornes latérales de sa vallée : à l’est, la Cordillère annamitique, à l’ouest les monts Dong Phraya Yen, prolongés par les chaînes des Cardamomes, puis des Eléphants.
Cette impression d’unité protégée est en réalité fallacieuse :
– Le bassin est divisé, dans le sens de la longueur, par un arc de collines qui, bien que discontinu et peu marqué, constitue cependant, des environs de Vientiane (massif du Phu Pan) aux environs de Phnom-Penh (plateau de Chamcar Loeu), un accident suffisant pour repousser le Mékong du côté de la Cordillère annamitique et partager ainsi son bassin en deux sous-ensembles : vers l’est, celui du Mékong proprement dit, largement déployé autour de cet arc de collines ; et vers l’ouest, lové en son sein, celui des fleuves tributaires de la rive gauche (Sé Mun au nord, Tonlé Sap au sud).
Par ailleurs, l’ensemble du bassin du Mékong est découpé, perpendiculairement, par une autre ligne de crêtes qui sépare le bassin de la Se Mun de celui du Tonlé Sap, les Dangraêks, dont les ultimes accents barrent le fleuve d’une manière infranchissable à la hauteur des chutes de Khôn, entre le Laos et le Cambodge.
Cela signifie que le Bassin du Moyen-Mékong ne forme pas un ensemble cohérent et qu’il est fragmenté en quatre sous-unités : lato sensu, l’actuel Etat du Laos, centré sur Vientiane ; le nord-est thaïlandais contrôlé par Korat ; le bassin du Tonlé Sap dominé par Angkor, et enfin le bassin du Mékong débouchant sur Phnom- Penh. A partir de ces quatre éléments, deux hypothèses géo¬politiques sont envisageables :
– soit, on joue la coordination qu’autorisent des voies de communications terrestres plus courtes que la voie fluviale : ce fut l’hypothèse des Angkoriens, implantés à l’écart du Mékong, sur une base bicéphale autour d’Angkor et de Korat.
– soit, on s’installe sur le Mékong, et l’on doit assumer l’exis¬tence de deux sous-ensembles hétérogènes, reposant respec¬tivement sur deux centres périphériques : l’un en amont, le Laos de Vientiane ; l’autre en aval, le Cambodge de Phnom-Penh. Notons toutefois que, du fait des aléas de la navigation sur le Mékong, chacune de ces deux moitiés est encore à subdiviser en sous- unités.
Les concurrents extérieurs de l’est et de l’ouest
Si les chaînes de la Cordillère annamitique d’une part et des Dong Phraya Yen suivies des Cardamomes d’autre part, isolent le bassin du Mékong des deux bassins fluviaux qui abritent des pouvoirs politiques parallèles, à l’est le Tonkin ou Nord-Viêt-nam (centré sur le bassin du Fleuve Rouge) et à l’ouest, le Siam (centré sur le bassin de la Ménam Chao-Phya), cette protection n’est pas de même nature. En effet, le bassin de la Chao Phya broche sur celui du Mékong, à la hauteur de sa moyenne vallée, et la ligne montagneuse qui le sépare des bassins des fleuves tributaires du Mékong est une passoire (du côté de la Sé Mun, via le seuil de Chaibadan; du côté du Tonlé Sap, via le seuil d’Aranyaprathet). En revanche, le Tonkin s’appuie sur le bassin du Mékong, au niveau de sa haute vallée et la Cordillère annamitique dresse, sur toute sa longueur, une barrière difficilement franchissable. Cette dernière disposition génère de surcroît, sur la façade orientale de cette cordillère et sur plus de 1000 km, un réseau de plaines apte à servir de base à un autre pouvoir politique que celui du Tonkin, et qui contient ainsi }a force d’expansion du dit Tonkin.

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