Vientiane

Vie et mort d’une capitale royale
En apparence rien ne marque le site, que le Mékong dans sa monotonie de plaine. En réalité, Vientiane constitue le premier point d’urbanisation possible quand, quittant la montagne, le fleuve cesse d’être difficilement praticable. Ce point est recoupé par la route de Louang Prabang à Bangkok. Ce secteur a donc toujours été le siège de pouvoirs politiques, à commencer par l’ancien poste khmer, Saifong (Xlle s.), à quelques kilomètres en aval.
Cependant, ce n’est qu’au XVIe s. que le roi Vixun, pour se protéger des pressions birmane et tonkinoise, déplace sa capitale de Louang Prabang à Vientiane. La ville mise à sac par les Birmans est vite reprise par le roi Setthathirat en 1563, qui lui donne sa physionomie (fortifications, palais, That Louang, etc.).
A la suite de querelles consécutives à la mort du roi Souriya Vongsa, le royaume éclate en principautés vassalisées par l’étranger. Vientiane tombe sous la coupe des Siamois qui prennent une première fois la ville en 1778. En 1826, Chao Anou, héritier de la principauté de Vientiane, désireux de s’affranchir de la tutelle siamoise, se rebelle. La réponse siamoise est sans appel : Vientiane est détmite et la population déportée. «Il ne reste que l’eau, la terre et les animaux sauvages», rapporte le général siamois. Quand en 1867 la mission française d’exploration du Mékong visite le site, elle ne voit que des mines «cachées dans une forêt déjà épaisse».

Développement d’une ville «coloniale»
A la suite du traité avec la France, Vientiane est choisie comme siège du Résident supérieur et refondée selon les normes d’un urbanisme occidental. Jusqu’à l’indépendance, Vientiane connaît «l’essor cosmopolite des villes coloniales» : le développement d’une administration moderne attire commerçants, artisans, gens de ser-vice, la plupart d’origine chinoise et vietnamienne. La relative stabilité politique maintenue par la loi française favorise cependant le retour à la «ville de naissance et au pays où l’on s’allonge» des descendants des anciens déportés sur Bangkok.
La guerre d’Indochine provoque ensuite un afflux de réfugiés : Thaïs noirs de l’armée française fuyant leur berceau de Dien-bien- phu ; Hmongs de l’armée américaine fuyant leurs sommets devenus «zone de bombardement libre»; Lao-Phouan du plateau de Xieng Khouang, criblé par les bombes américaines. La ville s’enfle de la sorte d’une zone de paillotes pour atteindre près de 200000 habi¬tants. Avec la prise du pouvoir par le Front Patriotique Lao, ces réfugiés regagnent la terre «où est enterré leur cordon ombilical».
Une petite ville sans intérêt ?
De cette histoire mouvementée, il ressort que Vientiane, après toutes les destructions que la ville a connues et eu égard à sa refondation récente, n’a à peu près rien à offrir à la curiosité du pro¬meneur, hormis quelques édifices religieux laborieusement restaurés et la vie quotidienne d’une petite agglomération indochinoise sans grand relief. De fait, ce n’est désormais qu’une petite ville, inscrite dans un quadrilatère d’un kilomètre de côté environ, à 3 km à l’est de l’aérodrome de Vattay ; autour de ce quadrilatère on note encore quelques quartiers également urbanisés, tel celui établi au nord du marché, le tout étant cerné d’une myriade de villages (ban), environné et pénétré de toute part par la campagne.
Il n’en est heureusement rien de cette banalité, car la ville moderne s’est moulée sur le site ancien au point d’en restituer, à plusieurs siècles d’écart, le projet initial. Il suffit de se donner la peine d’ouvrir les yeux.

LES ÉLÉMENTS DU MICROCOSME
Que la ville soit construite au bord du fleuve, va techniquement de soi, mais elle ne l’a pas été n’importe où, puisque c’est sur une vaste courbe et face à une île-banc de sable (Don Chan). Cette situation permet de développer largement les rituels aquatiques nécessaires à la survie symbolique (course de pirogues, construction de monts de sable, etc…).
Autour de cette courbe, la ville déploie trois enceintes :
– La première englobe une vaste portion de campagne sur 4 km de profondeur; de celle-ci, il ne subsiste virtuellement plus rien.
-La deuxième, plus réduite (sa profondeur maximale est de 1 km), courait sur 8 km, de l’embouchure de la Nam Passak vers le nord pour bifurquer vers l’est en suivant le cours du ruisseau Houey Khoua Khao ; elle accompagnait, ainsi, la courbe du fleuve à 500 m de la rive et englobait la ville stricto sensu. Sur les vestiges de ces remparts fut tracée l’actuelle me Khoun Boulom, prolongée par le boulevard circulaire qui borde la partie orientale de la ville ; les fossés en ont été souvent conservés.
– Enfin, une troisième enceinte, aujourd’hui totalement effacée, protégeait l’ancien palais royal et ses dépendances.
LE THAT LOUANG. Ces trois enceintes avaient fonction militaire autant que protectrice (préservation des mauvaises influences), ainsi que l’atteste leur nombre symbolique de trois. Mais pour que le Cosmos soit achevé, il fallait, en plus, une montagne sacrée, représentation réduite du monde ; il n’y en avait pas à Vientiane, on en a donc construit une : le That Louang, situé à 3 km au nord-est du palais, dans la direction du soleil levant et sur un axe qui débouche sur le Vat Inpheng (dans la dépendance de ce dernier, se trouve l’autel des génies tutélaires de la ville haute). On notera que c’est devant le That Louang que se déroulaient les autres moitiés des rituels politiques, les rituels «secs», et que le nouveau régime y a installé son monument aux morts.

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